Le crime de la Salleverte

Fonds Huitric Salleverte 6Le procès des assassins de René Lasseau tué d’une rafale de mitraillette le 23 décembre 1946 fit la une de tous les journaux locaux et nationaux en 1947. Les quatre inculpés, connus sous le nom de « bandenn al laou » (la bande à Poux), se réclamaient de la Résistance et s’autoproclamaient justiciers de l’épuration. Leur condamnation fit taire les bandes armées qui terrorisaient les campagnes de l’après-guerre.

Le meurtre
Le 23 décembre 1946, René Lasseau, 23 ans, se rend à l’écurie de la ferme située près du Rouillen, pour s’occuper des chevaux. Un inconnu survient et tire une rafale de mitraillette à bout portant. Dans la nuit noire, la scène a un témoin, un prisonnier allemand employé à la ferme. René Lasseau est tué d’une balle dans le cœur.

Le contexte
Dès 1944, de nombreuses fermes ont été attaquées par des groupes armés dans le Sud-Finistère pour se procurer argent et nourriture. Ces groupes se réclamaient parfois de la Résistance, plus souvent il s’agissait de groupes non encadrés, non affiliés aux réseaux de résistance, qui se cachaient pour échapper aux STO. Il y eut une attaque par jour en moyenne entre janvier et juin 1944, ces groupes attaquaient aussi les mairies et les bureaux de tabac. À la fin de l’Occupation, ces groupes ont eu le choix : ou déposer les armes, ou rejoindre l’armée régulière sur les poches allemandes de Lorient et de Saint-Nazaire. Certains ont gardé les armes et continué à inquiéter paysans et commerçants sous prétexte qu’ils auraient profité du marché noir.

L’enquête de voisinage
Les gendarmes apprennent que René Lasseau fils avait été attaqué deux fois à l’entrée de la ferme en 1945. Il n’avait rien dit à ses parents, mais il avait confié qu’il avait peur d’une bande de l’Eau blanche, qui avait travaillé à la ferme l’été précédent. Deux mois avant le crime, une tentative de racket d’un groupe X qui demandait 100 000 francs aux époux Lasseau avait été appuyée par des coups de feu d’intimidation sur les fenêtres. La bande de l’Eau blanche est mise sous les verrous en octobre, trois d’entre ses membres sont en prison, un alibi en béton pour la soirée tragique du 23 décembre 46.

L’affaire prend une dimension nationale
L’enquête piétine début 1947. Les Renseignements généraux signalent l’exaspération de la population, car d’autres bandes sévissent dans le département. La presse nationale dénonce l’insécurité qui règne et l’impunité couvrant les affaires de pillage.

Le témoignage capital d’une Gabéricoise
Fin janvier, un indicateur de police signale que sa voisine, Marie Piednoir, née Pennaguer, a des révélations à faire suite à la mort de son mari. Elle accuse un certain Bourmaud d’avoir fait le coup. Ce dernier avait sollicité son défunt mari pour racketter des fermes avec ses complices. Le mobile est donc clair : les individus sont identifiés et la bande se retrouve derrière les barreaux. « Fin de la terreur en Finistère » indique France Soir à sa une. Une reconstitution est organisée le 6 février. L’un des quatre individus mis en examen passe aux aveux.

La personnalité des accusés
Les quatre inculpés ne sont pas bretons. Le hasard de la guerre les as réunis à Quimper. Tous traficotent, certains travaillent pour les Allemands, d’autres rendront service à la Résistance. Ils ont en commun une vie dissolue et de nombreuses convocations devant les tribunaux. Le chef de bande, le Lorrain Gaston Poux, germanophone, est bistrotier à la gare, au mieux avec les Allemands qui fréquentent l’établissement. Il prétendra leur avoir arraché des renseignements pour les services secrets britanniques. C’est le cerveau de la bande. Il s’érige après-guerre en justicier et en grand épurateur, écrit des chroniques incendiaires dans un journal de la Résistance du Morbihan et trempe dans un complot d’extrême droite pour contrer le risque d’une prise de pouvoir des communistes.

Le procès : le 6 juillet 1948
Tous les accusés clament leur innocence. Leurs avocats mettent en avant les services rendus à la Résistance. L’un d’entre eux, après avoir avoué, s’est rétracté, il y a donc manque de preuves formelles de leur implication dans le meurtre de la Salle Verte. Bourmaud, le meurtrier, est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Les autres à 15, 10 et 5 ans de réclusion.

Les enjeux d’un procès hors normes
Qualifié de « pègre quimpéroise » dans le dossier d’instruction, la bande à Poux reste le symbole d’une période troublée ou de personnages qui jouent simultanément la carte allemande et la carte de la Résistance. Le procès révèle le climat délétère de l’après-guerre : épuration sauvage, dénonciations, insécurité, brigandages, marché noir, restrictions. La condamnation de la bande mit fin à de longs mois de banditisme en Cornouaille.

➤ Pour aller plus loin : La pègre quimpéroise, entre Résistance et banditisme
d'Annick Le Douget
Éditions Arkae, Cahier de Cornouaille n° 7
2025

Bernez Rouz et Annick Le Douget
Au fil d'Ergué n° 26, mai 2026
Photographie : couverture de Qui ? Détective, photographie faite à la ferme de la Salleverte vers 1946


Histoire de la vallée du Jet, rivière oubliée

Ruisseau de Kerdévot en mai 2025 Daniel MorvantComme tant de rivières rurales, le Jet a une histoire. Pendant des siècles, ses rives ont abrité des moulins et des fermes. Des pisciculteurs ont tiré de ses eaux leur activité. À Ergué et Elliant, il a même accueilli des fêtes de l’eau. Si, aujourd’hui, le Jet, de Meilh Pont ar Marc’had à Meilh Jet, semble une belle endormie dans ses bois et prairies, dans l’autre partie de la vallée, celle qui entre dans Quimper, il est plus agité et bourdonne de la circulation routière de la RD 115 arrivant d’Elliant.

Le parcours du Jet
La rivière du Jet prend sa source à Ker Jet, à Coray. Elle traverse Elliant, puis suit, comme la ligne de chemin de fer, la faille géologique sud-armoricaine. Elle entre à Ergué par Kerdilès, puis passe par Meil Dreau, face à Saint-Évarzec, et traverse une partie encaissée vers Kerjean, avant de glisser dans les champs, vergers et prairies de Pennarun. Elle poursuit sa route par les fermes de Melenec et Poulduic, puis aboutit dans les quartiers de Poulduic, Kerempensal et du Cleuyou, urbanisés dans les années 1960-70. Ici, attention ! La vitesse est limitée et les carrefours se multiplient… Car nous avons pénétré dans l’agglomération quimpéroise. Dès lors, le Jet circule davantage en méandres. Parfois, son cours grignote les prairies arméloises. Il déplace légèrement son lit vers la commune voisine. On a ainsi constaté à la fin des années 1990 qu’il s’était étendu d’un demi-hectare dans ces prairies au cours du XXe siècle.

L’origine du nom « Jet »
/Set/ est la forme originale du nom de la rivière. Suivant l’évolution normale de la langue, cette forme a dérivé en /Zet/ puis en /Jet/. Ce nom est probablement d’origine préceltique (avant le VIIe siècle), tout comme « Odet », et n’a rien à voir avec le mot français. On n’a aucune certitude sur son sens originel. En tous les cas, il convient aujourd’hui d’écrire ar Jet ou « le Jet », et surtout de prononcer le /t/ final.

Les moulins
Sur le Jet et ses affluents, de nombreux moulins, associés aux manoirs ou aux grandes fermes, ont été érigés au fil des siècles. Certains d’entre eux ont disparu très tôt, d’autres sont abandonnés, quelques-uns ont été restaurés ou réagencés. En remontant le cours d’eau principal depuis Quimper, nous avons Meilh Coutilly, aujourd’hui disparu. Meilh signifie moulin ; Cutullic ou Cutuillic sont des noms de personnes. Ce lieu, situé au confluent du Jet et de l’Odet, a abrité un moulin où l’on affûtait les couteaux (d’où une confusion entre « Cutullic » et « Koutilli », qui signifie « couteaux »). En continuant notre chemin, nous apercevrons le moulin du Cleuyou, rénové dans les années 2000 par les anciens propriétaires du manoir adjacent. Suivent le moulin de Pennarun et, quelques kilomètres plus loin, le moulin du Jet, portant le même nom que le moulin voisin à Elliant.
Le ruisseau de Kerfort, affluent du Jet, a accueilli pendant un temps un moulin, connu par un aveu de 1488, dépendant du manoir du même nom. Sur le ruisseau de Ster Ven, il y avait Meilh Faou, construit au XVe siècle, dépendant du manoir de Keristin. Trois de ses meules sont aujourd’hui exposées sur le bord de la route. Pour le ruisseau de Kerdevot, on trouve dans les archives mention de plusieurs moulins, mais sans précision sur leurs dates de fonctionnement : il y avait là le moulin de Kernaou, celui de Mezanlez et de Kermagen. Deux moulins restent cependant visibles encore aujourd’hui : le moulin de Lost ar Guillec, construit au XVIIIe siècle, et celui de Pont ar Marc’had, construit au XVIIe.

Les inondations
Les prairies de la vallée sont temporairement recouvertes lors des inondations, et il est arrivé que les truites des piscicultures, surtout de celle du Cleuyou (Ciron Norbert), s’évadent dans le Jet. C’est normal ! Ces prairies inondables aident justement à réguler les crues en servant de zones de stockage temporaire de l’eau lorsque la rivière sort de son lit. Elles absorbent et retiennent une partie des eaux débordantes, ce qui permet de ralentir leur écoulement vers l’aval et ainsi de réduire l’intensité et la violence des inondations.

Le quartier de la vallée du Jet
Un "lotissement du Jet" s'est construit dans la vallée, à l'entrée du Rouillen, dans les années 1980. Pierre Faucher, dans Balades et patrimoine à Ergué-Gabéric, le mentionne.

Romane Vilbois
Au fil d'Ergué, n° 24, novembre 2026
Photographie : Ruisseau de Kerdévot en mai 2025. © Daniel Morvant.

Romane Vilbois


Histoire du Rouillen, un quartier "tout neuf"

Vue du 75 route de Coray en 1956 Le Vallon et au fond à gauche Tréodet et Kerfeunteun Fonds ArkaeRattaché à la commune d’Ergué-Gabéric à la Révolution, le Rouillen a une histoire riche et singulière. Au confluent du Jet et de l’Odet, traversé par la grande route de Coray et bordé par la voix express ce lieu de communication a un passé riche. Aujourd’hui, c’est le quartier économiquement le plus dynamique d’Ergué grâce à ses lotissements et ses zones d’activités tout en conservant quelques havres de paix.

Les racines du quartier du Rouillen
Les fouilles archéologiques qui ont précédées la mise en service de l’échangeur de la Salle-Verte ont permis de mettre à jour des vestiges de l’âge du fer, c’est à dire la période des Osismes, tribu gauloise qui habitait l’Ouest de l’Armorique. Il y avait déjà une ferme entourée de fossés et de talus. Même configuration au Cleuyou (qui signifie, talus, fortifications). La route de Coray actuelle baptisée an hent meur (La grande route) sur le cadastre de 1834, était le grand axe de circulation entre Carhaix, capitale des Osismes et Locmaria, cité primitive de Quimper. Cette route fut ensuite améliorée par les Romains. Le manoir du Cleuyou possédait plusieurs fermes dont Kerelan et Kerampensal qui faisaient partie au Moyen-âge de la paroisse de Lanniron qui appartenait à l’évêque. Celui-ci touchait les bénéfices d’un octroi pour le passage du pont sur le Jet, il avait surtout ses poteaux de Justice sur les hauts du Rouillen, on connait l’emplacement par le champ nommé Park ar Vrañsigell (Le champ des suspendus !). À l’époque, Salglas (Salle verte) était aussi un manoir qui servait de résidence à différentes familles nobles. Un deuxième pont existait sur la rivière Odet au lieu-dit Pont Odet. En 1636 il était « rompu » et on passait l’Odet l’été par un gué situé à Tréodet. Il permettait de rejoindre Quimper sur la rive droite de l’Odet. À la Révolution, Jacques Cambry note la présence de petites manufactures « de grosses poteries et de vases de grès ». La vallée appelée Stank ar poder (la vallée du potier) garde trace de cette activité. Cette période ne change pas grand-chose au statut des fermes : les propriétaires nobles laissent la place à des bourgeois de Quimper.

Le Rouillen, quartier champignon
Imaginez avant-guerre, un coin paisible d’Ergué-Gabéric : un manoir, quatre fermes, des champs, des prairies et la route de Coray. Celle-ci traversait la ligne de chemin de fer à l’Eau Blanche, enjambait le Jet et montait raide vers le plateau du Rouillen, ligne de partage des eaux entre l’Odet et le Jet. Yvon Hascoet, cultivateur à Ti-nevez Cleuyou se rappelle : « il est presque impossible de trouver un environnement aussi beau à cause des arbres, des fleurs, des rivières et des canaux avec ce vieux moulin qui permettait de se cacher facilement lorsqu’on pratiquait le braconnage ».
C’est au confluent des deux rivières au lieu-dit Coutilly que s’installent les Salaisons Gouiffès en 1937. 20 ans plus tard elle traite 320 porcs par semaine ! Cette première activité industrielle dans le quartier tout comme l’installation d’une pisciculture après-guerre ne génèrent pas dans un premier temps une urbanisation sur Ergué-Gabéric. Celle-ci se fera timidement par quelques maisons dans la côte du Rouillen puis l’installation d’un garage automobile. Le décès accidentel du propriétaire du manoir du Cleuyou en 1959 aura pour conséquence la vente des terres de Kerampensal et la création des premiers lotissements sur les hauts du Rouillen. Le mouvement d’urbanisation galopante est lancé avec la disparition des exploitations agricoles qui s’accélère dans les années 60 et 70 : les lotissements du Vallon, de Kerelan, de l’Odet, du Poulduic, du Jet se créent à partir de 1969. Les infrastructures se mettent en place : école en 1973, supérettes en 1978. La zone d’activité du Cleuyou dans la vallée du Jet complète le tableau de ce nouveau quartier d’Ergué entre Jet et Odet en 1980. C’est à cette époque que le chantier colossal de la voie expresse qui traverse les deux vallées profondes du Jet et de l’Odet change la physionomie vers l’est. La création d’un échangeur fait craindre aux habitants les nuisances dues au traffic automobile.

Le Rouillen actuel : pôle attractif d’Ergué
Avec ses 3 000 habitants, le Rouillen est devenu le quartier le plus peuplé d’Ergué dès 1980. La crainte pour l’identité gabéricoise est qu’elle devienne une cité dortoir de Quimper, cité sans âme. Une action volontariste des municipalités de l’époque ont permis d’offrir les services qui manquaient à la population : le centre commercial de Pen-Ergué, la création d’un supermarché, les services bancaires, médicaux, la poste, les artisans... Le rayonnement de l’école primaire et maternelle, la création d’un terrain de sports et d’une piscine privée contribuent à faire du Rouillen un véritable centre de vie qui se dote alors d’un comité d’animations. À partir de 1996, la création d’une zone d’aménagement concerté l’autre côté de la voie express va renforcer considérablement la fréquentation de la route de Coray où on doit installer feux rouges et giratoires consacrant ainsi le Rouillen comme principal centre urbain d’Ergué-Gabéric. Les nombreuses installations commerciales de part et d’autre de la voie express inversent les flux de circulation, il y a désormais plus de gens de l’extérieur qui viennent travailler à Ergué que de Gabéricois à aller à Quimper. La dynamique gabéricoise a de beaux jours devant elle !

Le nom Rouillen en breton : Ar Ruilhenn
Ce nom apparait pour la première fois en 1817, lors d’une délibération du conseil municipal. "Le chemin de la terre noire autrement dit le Ruillen, commençant à la barrière du Cleuyou et finissant à la garène de Kerelan, long d'environ 800 pieds...". Cette indication est précieuse. La Terre Noire, (douar zu) toponyme qu’on retrouve à Quimper, indique la présence de charbon. Un important gisement se trouve en effet sur notre commune dans la vallée du Jet. Ruillen est à rapprocher du verbe breton ruilhal qui signifie rouler. On peut penser que ce nom qui est unique en Bretagne désigne des éboulis de roches. Le chemin qui allait de la butte du Cleuyou pour rejoindre la vallée de l’Odet est particulièrement escarpé.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 20, mars 2025
Photographie : Vue du n° 75, route de Coray en 1956. Le Vallon, et au fond à gauche Tréodet et Kerfeunteun. Fonds Arkae ©.


Histoire du quartier de Kerdevot, poumon vert d'Ergué

Porteuses de bannières en 1958 Fonds Fabriciens de Kdt

Connue pour sa chapelle qui date du XVe siècle, le quartier de Kerdevot apparaît aujourd’hui comme un refuge de verdure dans la très rurbaine commune d’Ergué-Gabéric. La quiétude de sa campagne attire, mais loin de l’endormissement bucolique, le quartier vibre d’une activité salutaire autour du pardon religieux et du marché de Kerdévot.

Un quartier d’une haute antiquité
Jusqu’à la Révolution, la chapelle a donné son nom à une trève, c’est-à-dire un secteur de la paroisse organisé autour du lieu de culte. Celui-ci allait globalement de la route de Coray actuelle jusqu’à la route de la Croix-Rouge et au bourg d’Elliant. On a là deux itinéraires majeurs depuis l’époque romaine qui font que ce secteur n’était pas du tout isolé, mais que de tout temps une forte activité a animé cette campagne aujourd’hui encore préservée. Cherchons les traces antiques, nous les trouvons à Niverrot. Douze haches de bronze ont été découvertes à la fin du XIXe siècle. Elles peuvent être datées entre 2000 et 800 avant Jésus-Christ et témoignent d’une activité humaine importante à cet endroit. En 1790, Niverrot est le principal lieu habité du secteur, puisqu’on y trouve quatre cultivateurs, un métayer et trois familles de journaliers. L’autre lieu de haute antiquité est Trolann, écrit « Trefflan » en 1458, soit « la trève de la lande », « lann » en breton désignant les ajoncs, plante rustique qu’on trouve partout sur le massif armoricain. Avec l’accroissement de population, plusieurs chapelles ont été élevées à partir du XIIIe siècle et les trêves se sont multipliées.

Le pardon de Kerdevot
Le pardon de Kerdevot, qui doit son origine à la peste d’Elliant, connaît une renommée importante dans l’évêché de Cornouaille. À la veille de la Révolution, c’était le troisième pardon le plus rémunérateur du diocèse. On y venait de toute la Basse-Cornouaille le deuxième dimanche de septembre, mais beaucoup d’autres cérémonies y attiraient des foules.

Un secteur minier
En 1913, le quartier de Kerdevot-Niverrot est devenu un important centre minier. La découverte de stibine, plus connue sous le nom d’antimoine, a conduit une société de la Mayenne à y exploiter des filons de 1913 à 1916, puis de 1924 à 1928. L’antimoine est un métal rare qui sert à la fabrication des batteries et des semi-conducteurs, notamment. Les filons de Kerdevot n’ont pas donné les résultats escomptés. On y creusa trois puits, un kilomètre de galerie. Une cinquantaine d’ouvriers extrayaient le minerai brut, qui était expédié au siège de l’entreprise en Mayenne. Les filons étant épuisés en 1928, l’exploitation n’a pas repris. Depuis, les études récentes du Bureau de recherches géologiques et minières ont conclu au peu d’intérêt de reprendre une exploitation à Ergué-Gabéric. Les filons ne sont pas économiquement rentables.

Un quartier animé
Kerdevot aurait pu connaître une certaine marginalisation due au déclin de l’agriculture et de la pratique religieuse, sans plusieurs initiatives qui ont vu le jour à partir des années 1980. C’est d’abord la création d’un comité de quartier, mélangeant les habitants du cru aux fortes racines paysannes aux nouveaux habitants venus s’installer au vert, qui a changé la donne. Le comité, formé en 1982, anime de façon magistrale le côté profane du pardon, notamment par son ragoût de choux, qui attire des centaines de convives. Mais l’animation a accueilli aussi des spectacles de danse et de musique bretonnes, un concours de bombarde et binioù kozh, des jeux bretons… La deuxième initiative a été de créer une grande fête culturelle autour du quinzième centenaire de la chapelle de Kerdevot. La date 1489 inscrite sur un des vitraux a servi de prétexte à cette année exceptionnelle, forte de dix évènements et de la présence de 10 000 personnes au pardon de 1989. L’association "Kerdevot 89" est devenue ensuite Arkae et a conduit, avec la municipalité et grâce à des dons importants, à la pose de vitraux contemporains dans la chapelle. La troisième initiative a été la création du marché de Kerdevot, en 2003. Pionnier du mouvement « consommer local », plusieurs producteurs bio du secteur ont lancé ce marché, qui prospère aujourd’hui chaque mercredi de juillet et d’août, substituant la rencontre des pardons d’autrefois à des retrouvailles champêtres en musique. Convivialité, culture, artisanat et agriculture se conjuguent à merveille ici. Enfin, l’Association des fabriciens et amis de la chapelle de Kerdevot dynamise le pardon en invitant des délégations des paroisses environnantes à participer à la grande procession rituelle jusqu’à la fontaine. L’association a également recréé un pardon des anciens, une retraite aux flambeaux et le pardon mut (pardon muet) au printemps.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 21, mai 2026
Photographie : Porteuses de bannières en 1958. Fonds des Fabriciens de Kerdevot ©.


Lestonan, mémoires d'un petit bourg

Première boulangerie de LestonanLestonan serait sans doute resté un simple lieu-dit bordant une route si la papeterie Bolloré ne s’était installée non loin de là, au bord du ruisseau Bigoudic. C’est l’essor de cette usine, au XIXe siècle, qui fera de Lestonan un deuxième pôle dans la commune.

Lestonan, un centre autour d’une école
Si la papeterie existe depuis 1822, l’histoire de Lestonan ne commence vraiment qu’en 1841, lorsqu’on redresse la route reliant le Moulin de l'Odet à l'axe Quimper-Coray. Dès lors, les trajets sont plus rapides et quelques familles d’ouvriers se fixent autour de Menez ar Groas et de Kerhuel Vian. Ce qu’on appelle « Lestonan », au début de XXe siècle, c’est en fait l'école publique, construite en 1885 à Menez ar Groas. Mais ce nom, emprunté à un village de la route Quimper-Coray et attesté dès le XVIe siècle, sera bientôt attribué à toute une agglomération en développement. Entre 1910 et 1920, grâce à de nouveaux investissements, les effectifs de la papeterie quadruplent. Les décennies suivantes voient l’installation d’habitants à Keranna et de nombreuses ouvertures : deux écoles privées, des cafés (Joncourt, Molis, Chan Deo, Kergourlay, Rannou…), des épiceries, des boucheries (Rospape, Henry), une crêperie (Huitric), une ferme-salle de danse-restaurant (Quéré)… Vers les années 1980-90, au moment où la population d’Ergué-Gabéric augmente considérablement, une école maternelle publique est construite et l’école primaire est agrandie. S’installeront aussi une agence bancaire, un salon de coiffure, un médecin…

Keranna, un satellite presque autonome
Cette cité a été construite en 1917 à la demande de René Bolloré, sur le modèle des cités-jardins, lotissements que les industriels mettaient à disposition de leurs salariés. À Keranna, dix-huit logements de style « breton pittoresque » s’agencent en forme de « U » autour d’un puits et d’un jardin.
En 1927, une centaine de personnes, composée d’employés de bureau, d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés de l’usine Bolloré, occupait ces maisons. Keranna était certes un habitat plus ou moins collectif, mais on y vivait en vase clos. Au début, la cité était entourée de portails. Les enfants des autres quartiers n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Le lotissement était entièrement tourné vers la papeterie : « C'est notre histoire, tout s'agençait autour de l'usine Bolloré », résume Laors Huitric dans Mémoires de Lestonan (1910-1950).
Pour imaginer Keranna avant 1950, il faut se figurer une cité colorée en rouge, vert, bleu, rose et jaune. Chaque jardin était séparé par une balustrade aux couleurs de la maison. On disposait de l’électricité dès 1933, mais pas de l’eau courante ni des toilettes (installées à partir de 1964). Pour s’approvisionner en eau, on allait au puits central. Profond de 18 mètres, il prodiguait en été « une eau tellement froide et pure », confie Henri Le Gars.

Jean-Marie Déguignet, l’enfant terrible du Quellenec
En 1998, ses Mémoires du paysan bas-breton entraient dans top 10 des ventes françaises. Il avait écrit quelques semaines avant sa mort : « J'ai vu mon nom briller parmi les célébrités littéraires ». C'était en 1905, quelques chapitres de ses mémoires avaient été publiés dans La Revue de Paris. Qu'aurait-il dit, en 2025, après avoir vendu 400 000 exemplaires à travers le monde ?
Son manuscrit, 24 cahiers d'écolier retrouvés en 1984, fut patiemment décrypté par une chaîne de bénévoles d'Arkae, avant de paraître en 1998 chez An Here. L'ouvrage tomba entre des mains prestigieuses : Michel Polac de France Inter, Étienne de Montéty du Figaro, Linda Asher du New York Times... Le tambour médiatique se déchaîna fin 1999 et Déguignet entra dans les meilleures ventes françaises pendant dix mois ! Euphorie du côté d'Arkae et du côté de l'éditeur, Martial Ménard, qui résida longtemps au Rouillen.

► Pour aller plus loin :
Mémoires de Lestonan (1910-1950),
éd. Arkae, cahier n° 7, 2007.
En vente à l’association.

Marilyne Cotten et Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 20
Photographie : la boulangerie Guéguen, fondée en 1912.