Le crime de la Salleverte

Fonds Huitric Salleverte 6Le procès des assassins de René Lasseau tué d’une rafale de mitraillette le 23 décembre 1946 fit la une de tous les journaux locaux et nationaux en 1947. Les quatre inculpés, connus sous le nom de « bandenn al laou » (la bande à Poux), se réclamaient de la Résistance et s’autoproclamaient justiciers de l’épuration. Leur condamnation fit taire les bandes armées qui terrorisaient les campagnes de l’après-guerre.

Le meurtre
Le 23 décembre 1946, René Lasseau, 23 ans, se rend à l’écurie de la ferme située près du Rouillen, pour s’occuper des chevaux. Un inconnu survient et tire une rafale de mitraillette à bout portant. Dans la nuit noire, la scène a un témoin, un prisonnier allemand employé à la ferme. René Lasseau est tué d’une balle dans le cœur.

Le contexte
Dès 1944, de nombreuses fermes ont été attaquées par des groupes armés dans le Sud-Finistère pour se procurer argent et nourriture. Ces groupes se réclamaient parfois de la Résistance, plus souvent il s’agissait de groupes non encadrés, non affiliés aux réseaux de résistance, qui se cachaient pour échapper aux STO. Il y eut une attaque par jour en moyenne entre janvier et juin 1944, ces groupes attaquaient aussi les mairies et les bureaux de tabac. À la fin de l’Occupation, ces groupes ont eu le choix : ou déposer les armes, ou rejoindre l’armée régulière sur les poches allemandes de Lorient et de Saint-Nazaire. Certains ont gardé les armes et continué à inquiéter paysans et commerçants sous prétexte qu’ils auraient profité du marché noir.

L’enquête de voisinage
Les gendarmes apprennent que René Lasseau fils avait été attaqué deux fois à l’entrée de la ferme en 1945. Il n’avait rien dit à ses parents, mais il avait confié qu’il avait peur d’une bande de l’Eau blanche, qui avait travaillé à la ferme l’été précédent. Deux mois avant le crime, une tentative de racket d’un groupe X qui demandait 100 000 francs aux époux Lasseau avait été appuyée par des coups de feu d’intimidation sur les fenêtres. La bande de l’Eau blanche est mise sous les verrous en octobre, trois d’entre ses membres sont en prison, un alibi en béton pour la soirée tragique du 23 décembre 46.

L’affaire prend une dimension nationale
L’enquête piétine début 1947. Les Renseignements généraux signalent l’exaspération de la population, car d’autres bandes sévissent dans le département. La presse nationale dénonce l’insécurité qui règne et l’impunité couvrant les affaires de pillage.

Le témoignage capital d’une Gabéricoise
Fin janvier, un indicateur de police signale que sa voisine, Marie Piednoir, née Pennaguer, a des révélations à faire suite à la mort de son mari. Elle accuse un certain Bourmaud d’avoir fait le coup. Ce dernier avait sollicité son défunt mari pour racketter des fermes avec ses complices. Le mobile est donc clair : les individus sont identifiés et la bande se retrouve derrière les barreaux. « Fin de la terreur en Finistère » indique France Soir à sa une. Une reconstitution est organisée le 6 février. L’un des quatre individus mis en examen passe aux aveux.

La personnalité des accusés
Les quatre inculpés ne sont pas bretons. Le hasard de la guerre les as réunis à Quimper. Tous traficotent, certains travaillent pour les Allemands, d’autres rendront service à la Résistance. Ils ont en commun une vie dissolue et de nombreuses convocations devant les tribunaux. Le chef de bande, le Lorrain Gaston Poux, germanophone, est bistrotier à la gare, au mieux avec les Allemands qui fréquentent l’établissement. Il prétendra leur avoir arraché des renseignements pour les services secrets britanniques. C’est le cerveau de la bande. Il s’érige après-guerre en justicier et en grand épurateur, écrit des chroniques incendiaires dans un journal de la Résistance du Morbihan et trempe dans un complot d’extrême droite pour contrer le risque d’une prise de pouvoir des communistes.

Le procès : le 6 juillet 1948
Tous les accusés clament leur innocence. Leurs avocats mettent en avant les services rendus à la Résistance. L’un d’entre eux, après avoir avoué, s’est rétracté, il y a donc manque de preuves formelles de leur implication dans le meurtre de la Salle Verte. Bourmaud, le meurtrier, est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Les autres à 15, 10 et 5 ans de réclusion.

Les enjeux d’un procès hors normes
Qualifié de « pègre quimpéroise » dans le dossier d’instruction, la bande à Poux reste le symbole d’une période troublée ou de personnages qui jouent simultanément la carte allemande et la carte de la Résistance. Le procès révèle le climat délétère de l’après-guerre : épuration sauvage, dénonciations, insécurité, brigandages, marché noir, restrictions. La condamnation de la bande mit fin à de longs mois de banditisme en Cornouaille.

➤ Pour aller plus loin : La pègre quimpéroise, entre Résistance et banditisme
d'Annick Le Douget
Éditions Arkae, Cahier de Cornouaille n° 7
2025

Bernez Rouz et Annick Le Douget
Au fil d'Ergué n° 26, mai 2026
Photographie : couverture de Qui ? Détective, photographie faite à la ferme de la Salleverte vers 1946