Petite histoire du bourg d'Ergué-Gabéric

Le dimanche au bourg  d'Ergué-Gabéric en1979 par Béatrice ArgalonLes travaux de 2025 en centre-bourg sont l’occasion de revenir sur l’histoire de ce lieu. Lové autour de son église, le petit bourg d’Ergué a traversé cinq siècles de bouleversements. Depuis quelques décennies, il doit aussi défendre sa place de centre dans une commune étendue, où il est concurrencé par deux autres pôles urbains.

À l’origine : ar kae, les haies
Aucune mention du bourg n’apparaît avant le haut Moyen-Age. Il est donc difficile d’imaginer ce qu’il était avant cela. Tout d’abord, il n’était probablement pas au même endroit. Pour en retrouver les premières traces, il faut s’intéresser à l’apparition de Quimper, qui se constitue au XIe siècle autour de Locmaria. En face, c’est le territoire d’ar kae, qui signifie en ancien breton, les haies. Le prieuré se protège en effet de haies et de palissades en bois.

Une paroisse, une église
Au XIIIe siècle, la paroisse primitive d’Ergué se divise en deux, Ergué-Armel et Ergué-Gabéric. L’évêque Yves Cabellic, originaire de Lezergué, donne son nom à la seconde (Cabellic se déformant en Gabéric). La paroisse devait disposer d’un lieu de culte sommaire, un oratoire, puisqu’un recteur, Henri Morgan, y exerçait.
C’est en 1516 que l’église « en dur », Saint-Guinal, a été fondée. C’est en effet la date indiquée sur la maîtresse-vitre. Ce chantier a dû mobiliser des dizaines d’ouvriers, qui ont sans doute établi leurs maisons près du chantier : ce serait l’origine d’un premier bourg. Il faudra attendre 1617 pour trouver dans les archives la 1re mention d’une propriété au bourg.
Au XVIIe siècle, Ergué-Gabéric est une paroisse grande et convoitée, la 3e recevant le plus de revenus dans l’évêché de Cornouaille. Les recteurs y ont des vicaires, des orgues y sont construits.

XVIIIe : une révolution dans les consciences
En 1742, des femmes se soulèvent en réaction à l’interdiction des inhumations dans l’église. Lorsque Marie Duval, de Lézergué, mourut, des Gabéricoises refusèrent qu’elle soit enterrée dans le cimetière paroissial : armées de pelles et de pioches, elles creusèrent une fosse dans le sanctuaire et l’ensevelirent sans cérémonie.
Après la Révolution, les premiers maires d’Ergué sont des paysans. Mais les conseillers se réunissent toujours à la sacristie, comme le faisaient avant eux les généraux gérant les biens de la paroisse. Même si les débuts sont timides, l’état d’esprit semble plutôt favorable à la Révolution.

XIXe : changements de pouvoirs
Dès la fin du XVIIIe, le bourg présente une caractéristique démographique synonyme de déclin : le solde des naissances/décès est négatif. L’âge moyen y est de 29 ans contre 24 dans le reste de la commune. On y vient sans doute pour se retirer, prêtres et veuves étant plus nombreux qu’ailleurs.
Les bourgeois y acquièrent les biens des nobles ou religieux, tels que le presbytère et le manoir de Pennarun.
Au milieu du siècle, le conseil municipal fait construire une école publique de garçons en 1854. Puis, en 1886 et en 1898 ouvriront une école publique et une école privée de filles.
Autour de la papeterie d’Odet qui se développe, un nouveau quartier se forme. Lestonan aspire à devenir le nouveau centre d’Ergué ! Nicolas Le Marié, directeur des Papeteries et conseiller municipal, initie un projet de déplacement du bourg, mais il échoue.

XXe : métamorphoses du bourg
Après la séparation de l’Église et de l’État, des fidèles, s’insurgeant contre l’inventaire des biens religieux, s’enferment dans Saint-Guinal, dont la porte sera forcée par la police. Le clergé gabéricois restera longtemps virulent à l’égard des républicains, des bals et fêtes.
Les décès de la Première Guerre, dont le service funèbre a lieu au bourg, rythment tragiquement la 

période. En 1920, le cimetière est transféré du placître vers l’emplacement actuel, où l’on placera le monument aux morts.
Lors de la Seconde Guerre, un groupe de résistants émerge autour du boulanger François Balès. Ils prendront part au cambriolage du bâtiment du Service du travail obligatoire.
Jusqu’en 1970, le bourg fait preuve d’une belle vitalité, avec des commerces nombreux et variés. Puis, comme l’agriculture, il entame un déclin. Les municipalités successives tentent de parer à cette désaffection. On installe des services publics (nouvelle mairie, bibliothèque, poste, police). Poussent, dès 1965, les lotissements, qui accompagnent un boom démographique. Mais cette fois, c’est le Rouillen qui concurrence le bourg : les actifs se déportent au plus près de Quimper et de la voix espress construite en 1984.
Dans les années 2000, les choses s’accélèrent : la municipalité envisage en 2006 un réaménagement complet du bourg. Les travaux de 2025 s’inscrivent dans cette volonté, ancienne, de redynamiser le bourg, favorisant l’implantation de nouveaux habitants et commerces.

Photos :
Début d'article : Un dimanche au bourg d'Ergué-Gabéric, au moment de la messe, par Béatrice Argalon, 1979

Fin d'article, de haut en bas :
- Carte postale du bourg par l'éditeur Jos, v. 1950 (don René Le Reste) 
- Vue aérienne du bourg par Raymond Lozac'h, 1971
- Vue aérienne du bourg par Jean-Yves Uguet, 1991

Bourg v 1950 22 04 03 a R Le Reste JOS

 

 

 

 

Bourg côté cimetière en 1971 Photo Raymond Lozach Fonds Arkae

Bourg côté cimetière en 1991 Photo Jean Yves Uguet Fonds Arkae

 


Le crime de la Salleverte

Fonds Huitric Salleverte 6Le procès des assassins de René Lasseau tué d’une rafale de mitraillette le 23 décembre 1946 fit la une de tous les journaux locaux et nationaux en 1947. Les quatre inculpés, connus sous le nom de « bandenn al laou » (la bande à Poux), se réclamaient de la Résistance et s’autoproclamaient justiciers de l’épuration. Leur condamnation fit taire les bandes armées qui terrorisaient les campagnes de l’après-guerre.

Le meurtre
Le 23 décembre 1946, René Lasseau, 23 ans, se rend à l’écurie de la ferme située près du Rouillen, pour s’occuper des chevaux. Un inconnu survient et tire une rafale de mitraillette à bout portant. Dans la nuit noire, la scène a un témoin, un prisonnier allemand employé à la ferme. René Lasseau est tué d’une balle dans le cœur.

Le contexte
Dès 1944, de nombreuses fermes ont été attaquées par des groupes armés dans le Sud-Finistère pour se procurer argent et nourriture. Ces groupes se réclamaient parfois de la Résistance, plus souvent il s’agissait de groupes non encadrés, non affiliés aux réseaux de résistance, qui se cachaient pour échapper aux STO. Il y eut une attaque par jour en moyenne entre janvier et juin 1944, ces groupes attaquaient aussi les mairies et les bureaux de tabac. À la fin de l’Occupation, ces groupes ont eu le choix : ou déposer les armes, ou rejoindre l’armée régulière sur les poches allemandes de Lorient et de Saint-Nazaire. Certains ont gardé les armes et continué à inquiéter paysans et commerçants sous prétexte qu’ils auraient profité du marché noir.

L’enquête de voisinage
Les gendarmes apprennent que René Lasseau fils avait été attaqué deux fois à l’entrée de la ferme en 1945. Il n’avait rien dit à ses parents, mais il avait confié qu’il avait peur d’une bande de l’Eau blanche, qui avait travaillé à la ferme l’été précédent. Deux mois avant le crime, une tentative de racket d’un groupe X qui demandait 100 000 francs aux époux Lasseau avait été appuyée par des coups de feu d’intimidation sur les fenêtres. La bande de l’Eau blanche est mise sous les verrous en octobre, trois d’entre ses membres sont en prison, un alibi en béton pour la soirée tragique du 23 décembre 46.

L’affaire prend une dimension nationale
L’enquête piétine début 1947. Les Renseignements généraux signalent l’exaspération de la population, car d’autres bandes sévissent dans le département. La presse nationale dénonce l’insécurité qui règne et l’impunité couvrant les affaires de pillage.

Le témoignage capital d’une Gabéricoise
Fin janvier, un indicateur de police signale que sa voisine, Marie Piednoir, née Pennaguer, a des révélations à faire suite à la mort de son mari. Elle accuse un certain Bourmaud d’avoir fait le coup. Ce dernier avait sollicité son défunt mari pour racketter des fermes avec ses complices. Le mobile est donc clair : les individus sont identifiés et la bande se retrouve derrière les barreaux. « Fin de la terreur en Finistère » indique France Soir à sa une. Une reconstitution est organisée le 6 février. L’un des quatre individus mis en examen passe aux aveux.

La personnalité des accusés
Les quatre inculpés ne sont pas bretons. Le hasard de la guerre les as réunis à Quimper. Tous traficotent, certains travaillent pour les Allemands, d’autres rendront service à la Résistance. Ils ont en commun une vie dissolue et de nombreuses convocations devant les tribunaux. Le chef de bande, le Lorrain Gaston Poux, germanophone, est bistrotier à la gare, au mieux avec les Allemands qui fréquentent l’établissement. Il prétendra leur avoir arraché des renseignements pour les services secrets britanniques. C’est le cerveau de la bande. Il s’érige après-guerre en justicier et en grand épurateur, écrit des chroniques incendiaires dans un journal de la Résistance du Morbihan et trempe dans un complot d’extrême droite pour contrer le risque d’une prise de pouvoir des communistes.

Le procès : le 6 juillet 1948
Tous les accusés clament leur innocence. Leurs avocats mettent en avant les services rendus à la Résistance. L’un d’entre eux, après avoir avoué, s’est rétracté, il y a donc manque de preuves formelles de leur implication dans le meurtre de la Salle Verte. Bourmaud, le meurtrier, est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Les autres à 15, 10 et 5 ans de réclusion.

Les enjeux d’un procès hors normes
Qualifié de « pègre quimpéroise » dans le dossier d’instruction, la bande à Poux reste le symbole d’une période troublée ou de personnages qui jouent simultanément la carte allemande et la carte de la Résistance. Le procès révèle le climat délétère de l’après-guerre : épuration sauvage, dénonciations, insécurité, brigandages, marché noir, restrictions. La condamnation de la bande mit fin à de longs mois de banditisme en Cornouaille.

➤ Pour aller plus loin : La pègre quimpéroise, entre Résistance et banditisme
d'Annick Le Douget
Éditions Arkae, Cahier de Cornouaille n° 7
2025

Bernez Rouz et Annick Le Douget
Au fil d'Ergué n° 26, mai 2026
Photographie : couverture de Qui ? Détective, photographie faite à la ferme de la Salleverte vers 1946


En hommage à Jean Le Corre

En hommage à Jean Le Corre

 

Jean Le Corre est né le 15 août 1920 à Ergué-Gabéric. Sa famille habite au Bourg, en face de ce qui est alors la mairie et l’École publique des filles (actuel Centre Déguignet) ; le père artisan-maçon et la mère dirigeant un atelier de confection d’habits bretons qui emploie plusieurs couturières. Il est l’aîné d’un frère, Pierre, et d’une sœur, Louise. En 1932, il est élève boursier à l’École primaire supérieure de Concarneau. Jean se fait rapidement connaître sur les terrains de football ; c’est un attaquant particulièrement doué. En 1937, il signe pour la première fois aux « Paotred Dispount » : dans sa saison, il marque 69 buts… et il est happé par le Stade quimpérois ; il y atteindra le plus haut niveau amateur national de l’époque. Il a terminé ses études en 1939 et vient d’avoir 19 ans quand il se fait embaucher, le 20 août 1939, à la Direction des services agricoles, rue de Douarnenez, à Quimper. Soit juste une dizaine de jours avant la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne.
 
Pendant l’Occupation, son administration s’est trouvée réorientée pour satisfaire au ravitaillement des troupes allemandes en organisant les réquisitions exigées. Mais Jean peut circuler dans le département. Sa position le met en état d’observer ce qui se passe. Au Bourg d’Ergué, il retrouve le groupe de copains animé par Fañch Balès, son voisin immédiat, jeune boulanger, qui est en liaison avec la Résistance en la personne de Madame Le Bail, de Plozévet… Ce qui aboutit, le 14 janvier 1944, à la participation de quatre d’entre eux au « Coup du STO » avec une autre équipe de Quimpérois. De là, la prison (quatre mois et demi  à Quimper, deux mois entre Rennes et Compiègne), puis le camp de Neuengamme et ses détachements en « kommandos », enfin celui de Buchenwald. Libération le 11 avril 1945 et arrivée en gare de Quimper le 12 mai suivant.
 
Pierre Tanguy, maire d’Ergué-Gabéric, recrute Jean Le Corre à compter du 1er juin 1945 pour seconder Louis Barré, qui se trouve seul au secrétariat de la mairie après la démission de François Lennon. Jean travaille selon un horaire aménagé ; il n’a que la route à traverser pour regagner son travail. Il y restera pendant quatre ans et demi, jusqu’au 28 février 1950. Entre-temps, il a épousé Georgette le 12 février 1947 ; ils auront trois enfants et habiteront à Quimper. Jean travaille alors comme représentant de commerce pour le bâtiment et l’équipement automobile. Georgette et lui se retireront à Saint-Évarzec en 2012.
 
Jean Le Corre a vécu un retour difficile dans le monde ordinaire : unique déporté de la commune, désemparé parmi les anciens prisonniers de guerre, qui avaient tous de quoi raconter, mais ne comprenaient pas ce que lui leur disait ; soupçonné d’en rajouter par ceux qui s’étonnaient de sa réussite au Stade quimpérois, où il avait retrouvé toute sa place ; poursuivi par l’idée que le groupe avait été trahi, victime d’une dénonciation restée anonyme ; desservi par le fait d’avoir été le premier arrêté après le coup du STO, dès le 17 janvier 1944. 
 
Jean Le Corre apportait le trouble dans ce monde qui ne voulait que savourer une tranquillité retrouvée. C’est l’histoire de beaucoup de déportés qui ont pu rentrer chez eux… « Ce n’est pas vrai, ce que tu racontes ». Jean Le Corre ne s’est jamais pris pour un héros. Selon lui, en 1944-45, les évènements s’enchaînaient. Il les a vécus jour par jour, heure par heure. Chaque jour, trouver de quoi manger, se ménager, durer. Il avait quelques atouts : avoir appris à manier la pelle et la pioche, sans se fatiguer inutilement, comme le lui avait montré son père avec qui il travaillait l’été sur les chantiers. Chaque jour oser, ruser : la vivacité et le sens de la feinte qu’il trouvait sur le terrain de foot, il lui fallait y recourir dans les situations inédites au camp ou en « kommando » ; il lui fallait faire appel à l’instinct de conservation, tel celui du gibier qu’il avait déjà observé à la chasse dans la campagne d’Ergué-Gabéric. D’après lui, c’était aussi simple que ça. Mais cela s’appelle la résistance. Ce fut la sienne de janvier 1944 à avril 1945. Et il trouvait complètement dérisoire la course aux décorations de certains. Pas de drapeaux autour de son cercueil. Ni même sa Légion d’honneur.
 
François Ac'h
 
 
Keleier Arkae n°93 - Mai 2016
Article reparu en 2026 dans Au fil d'Ergué n° 25 - Mars 2026

Histoire de la vallée du Jet, rivière oubliée

Ruisseau de Kerdévot en mai 2025 Daniel MorvantComme tant de rivières rurales, le Jet a une histoire. Pendant des siècles, ses rives ont abrité des moulins et des fermes. Des pisciculteurs ont tiré de ses eaux leur activité. À Ergué et Elliant, il a même accueilli des fêtes de l’eau. Si, aujourd’hui, le Jet, de Meilh Pont ar Marc’had à Meilh Jet, semble une belle endormie dans ses bois et prairies, dans l’autre partie de la vallée, celle qui entre dans Quimper, il est plus agité et bourdonne de la circulation routière de la RD 115 arrivant d’Elliant.

Le parcours du Jet
La rivière du Jet prend sa source à Ker Jet, à Coray. Elle traverse Elliant, puis suit, comme la ligne de chemin de fer, la faille géologique sud-armoricaine. Elle entre à Ergué par Kerdilès, puis passe par Meil Dreau, face à Saint-Évarzec, et traverse une partie encaissée vers Kerjean, avant de glisser dans les champs, vergers et prairies de Pennarun. Elle poursuit sa route par les fermes de Melenec et Poulduic, puis aboutit dans les quartiers de Poulduic, Kerempensal et du Cleuyou, urbanisés dans les années 1960-70. Ici, attention ! La vitesse est limitée et les carrefours se multiplient… Car nous avons pénétré dans l’agglomération quimpéroise. Dès lors, le Jet circule davantage en méandres. Parfois, son cours grignote les prairies arméloises. Il déplace légèrement son lit vers la commune voisine. On a ainsi constaté à la fin des années 1990 qu’il s’était étendu d’un demi-hectare dans ces prairies au cours du XXe siècle.

L’origine du nom « Jet »
/Set/ est la forme originale du nom de la rivière. Suivant l’évolution normale de la langue, cette forme a dérivé en /Zet/ puis en /Jet/. Ce nom est probablement d’origine préceltique (avant le VIIe siècle), tout comme « Odet », et n’a rien à voir avec le mot français. On n’a aucune certitude sur son sens originel. En tous les cas, il convient aujourd’hui d’écrire ar Jet ou « le Jet », et surtout de prononcer le /t/ final.

Les moulins
Sur le Jet et ses affluents, de nombreux moulins, associés aux manoirs ou aux grandes fermes, ont été érigés au fil des siècles. Certains d’entre eux ont disparu très tôt, d’autres sont abandonnés, quelques-uns ont été restaurés ou réagencés. En remontant le cours d’eau principal depuis Quimper, nous avons Meilh Coutilly, aujourd’hui disparu. Meilh signifie moulin ; Cutullic ou Cutuillic sont des noms de personnes. Ce lieu, situé au confluent du Jet et de l’Odet, a abrité un moulin où l’on affûtait les couteaux (d’où une confusion entre « Cutullic » et « Koutilli », qui signifie « couteaux »). En continuant notre chemin, nous apercevrons le moulin du Cleuyou, rénové dans les années 2000 par les anciens propriétaires du manoir adjacent. Suivent le moulin de Pennarun et, quelques kilomètres plus loin, le moulin du Jet, portant le même nom que le moulin voisin à Elliant.
Le ruisseau de Kerfort, affluent du Jet, a accueilli pendant un temps un moulin, connu par un aveu de 1488, dépendant du manoir du même nom. Sur le ruisseau de Ster Ven, il y avait Meilh Faou, construit au XVe siècle, dépendant du manoir de Keristin. Trois de ses meules sont aujourd’hui exposées sur le bord de la route. Pour le ruisseau de Kerdevot, on trouve dans les archives mention de plusieurs moulins, mais sans précision sur leurs dates de fonctionnement : il y avait là le moulin de Kernaou, celui de Mezanlez et de Kermagen. Deux moulins restent cependant visibles encore aujourd’hui : le moulin de Lost ar Guillec, construit au XVIIIe siècle, et celui de Pont ar Marc’had, construit au XVIIe.

Les inondations
Les prairies de la vallée sont temporairement recouvertes lors des inondations, et il est arrivé que les truites des piscicultures, surtout de celle du Cleuyou (Ciron Norbert), s’évadent dans le Jet. C’est normal ! Ces prairies inondables aident justement à réguler les crues en servant de zones de stockage temporaire de l’eau lorsque la rivière sort de son lit. Elles absorbent et retiennent une partie des eaux débordantes, ce qui permet de ralentir leur écoulement vers l’aval et ainsi de réduire l’intensité et la violence des inondations.

Le quartier de la vallée du Jet
Un "lotissement du Jet" s'est construit dans la vallée, à l'entrée du Rouillen, dans les années 1980. Pierre Faucher, dans Balades et patrimoine à Ergué-Gabéric, le mentionne.

Romane Vilbois
Au fil d'Ergué, n° 24, novembre 2026
Photographie : Ruisseau de Kerdévot en mai 2025. © Daniel Morvant.

Romane Vilbois


Histoire du quartier de Kerdevot, poumon vert d'Ergué

Porteuses de bannières en 1958 Fonds Fabriciens de Kdt

Connue pour sa chapelle qui date du XVe siècle, le quartier de Kerdevot apparaît aujourd’hui comme un refuge de verdure dans la très rurbaine commune d’Ergué-Gabéric. La quiétude de sa campagne attire, mais loin de l’endormissement bucolique, le quartier vibre d’une activité salutaire autour du pardon religieux et du marché de Kerdévot.

Un quartier d’une haute antiquité
Jusqu’à la Révolution, la chapelle a donné son nom à une trève, c’est-à-dire un secteur de la paroisse organisé autour du lieu de culte. Celui-ci allait globalement de la route de Coray actuelle jusqu’à la route de la Croix-Rouge et au bourg d’Elliant. On a là deux itinéraires majeurs depuis l’époque romaine qui font que ce secteur n’était pas du tout isolé, mais que de tout temps une forte activité a animé cette campagne aujourd’hui encore préservée. Cherchons les traces antiques, nous les trouvons à Niverrot. Douze haches de bronze ont été découvertes à la fin du XIXe siècle. Elles peuvent être datées entre 2000 et 800 avant Jésus-Christ et témoignent d’une activité humaine importante à cet endroit. En 1790, Niverrot est le principal lieu habité du secteur, puisqu’on y trouve quatre cultivateurs, un métayer et trois familles de journaliers. L’autre lieu de haute antiquité est Trolann, écrit « Trefflan » en 1458, soit « la trève de la lande », « lann » en breton désignant les ajoncs, plante rustique qu’on trouve partout sur le massif armoricain. Avec l’accroissement de population, plusieurs chapelles ont été élevées à partir du XIIIe siècle et les trêves se sont multipliées.

Le pardon de Kerdevot
Le pardon de Kerdevot, qui doit son origine à la peste d’Elliant, connaît une renommée importante dans l’évêché de Cornouaille. À la veille de la Révolution, c’était le troisième pardon le plus rémunérateur du diocèse. On y venait de toute la Basse-Cornouaille le deuxième dimanche de septembre, mais beaucoup d’autres cérémonies y attiraient des foules.

Un secteur minier
En 1913, le quartier de Kerdevot-Niverrot est devenu un important centre minier. La découverte de stibine, plus connue sous le nom d’antimoine, a conduit une société de la Mayenne à y exploiter des filons de 1913 à 1916, puis de 1924 à 1928. L’antimoine est un métal rare qui sert à la fabrication des batteries et des semi-conducteurs, notamment. Les filons de Kerdevot n’ont pas donné les résultats escomptés. On y creusa trois puits, un kilomètre de galerie. Une cinquantaine d’ouvriers extrayaient le minerai brut, qui était expédié au siège de l’entreprise en Mayenne. Les filons étant épuisés en 1928, l’exploitation n’a pas repris. Depuis, les études récentes du Bureau de recherches géologiques et minières ont conclu au peu d’intérêt de reprendre une exploitation à Ergué-Gabéric. Les filons ne sont pas économiquement rentables.

Un quartier animé
Kerdevot aurait pu connaître une certaine marginalisation due au déclin de l’agriculture et de la pratique religieuse, sans plusieurs initiatives qui ont vu le jour à partir des années 1980. C’est d’abord la création d’un comité de quartier, mélangeant les habitants du cru aux fortes racines paysannes aux nouveaux habitants venus s’installer au vert, qui a changé la donne. Le comité, formé en 1982, anime de façon magistrale le côté profane du pardon, notamment par son ragoût de choux, qui attire des centaines de convives. Mais l’animation a accueilli aussi des spectacles de danse et de musique bretonnes, un concours de bombarde et binioù kozh, des jeux bretons… La deuxième initiative a été de créer une grande fête culturelle autour du quinzième centenaire de la chapelle de Kerdevot. La date 1489 inscrite sur un des vitraux a servi de prétexte à cette année exceptionnelle, forte de dix évènements et de la présence de 10 000 personnes au pardon de 1989. L’association "Kerdevot 89" est devenue ensuite Arkae et a conduit, avec la municipalité et grâce à des dons importants, à la pose de vitraux contemporains dans la chapelle. La troisième initiative a été la création du marché de Kerdevot, en 2003. Pionnier du mouvement « consommer local », plusieurs producteurs bio du secteur ont lancé ce marché, qui prospère aujourd’hui chaque mercredi de juillet et d’août, substituant la rencontre des pardons d’autrefois à des retrouvailles champêtres en musique. Convivialité, culture, artisanat et agriculture se conjuguent à merveille ici. Enfin, l’Association des fabriciens et amis de la chapelle de Kerdevot dynamise le pardon en invitant des délégations des paroisses environnantes à participer à la grande procession rituelle jusqu’à la fontaine. L’association a également recréé un pardon des anciens, une retraite aux flambeaux et le pardon mut (pardon muet) au printemps.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 21, mai 2026
Photographie : Porteuses de bannières en 1958. Fonds des Fabriciens de Kerdevot ©.