Le crime de la Salleverte

Fonds Huitric Salleverte 6Le procès des assassins de René Lasseau tué d’une rafale de mitraillette le 23 décembre 1946 fit la une de tous les journaux locaux et nationaux en 1947. Les quatre inculpés, connus sous le nom de « bandenn al laou » (la bande à Poux), se réclamaient de la Résistance et s’autoproclamaient justiciers de l’épuration. Leur condamnation fit taire les bandes armées qui terrorisaient les campagnes de l’après-guerre.

Le meurtre
Le 23 décembre 1946, René Lasseau, 23 ans, se rend à l’écurie de la ferme située près du Rouillen, pour s’occuper des chevaux. Un inconnu survient et tire une rafale de mitraillette à bout portant. Dans la nuit noire, la scène a un témoin, un prisonnier allemand employé à la ferme. René Lasseau est tué d’une balle dans le cœur.

Le contexte
Dès 1944, de nombreuses fermes ont été attaquées par des groupes armés dans le Sud-Finistère pour se procurer argent et nourriture. Ces groupes se réclamaient parfois de la Résistance, plus souvent il s’agissait de groupes non encadrés, non affiliés aux réseaux de résistance, qui se cachaient pour échapper aux STO. Il y eut une attaque par jour en moyenne entre janvier et juin 1944, ces groupes attaquaient aussi les mairies et les bureaux de tabac. À la fin de l’Occupation, ces groupes ont eu le choix : ou déposer les armes, ou rejoindre l’armée régulière sur les poches allemandes de Lorient et de Saint-Nazaire. Certains ont gardé les armes et continué à inquiéter paysans et commerçants sous prétexte qu’ils auraient profité du marché noir.

L’enquête de voisinage
Les gendarmes apprennent que René Lasseau fils avait été attaqué deux fois à l’entrée de la ferme en 1945. Il n’avait rien dit à ses parents, mais il avait confié qu’il avait peur d’une bande de l’Eau blanche, qui avait travaillé à la ferme l’été précédent. Deux mois avant le crime, une tentative de racket d’un groupe X qui demandait 100 000 francs aux époux Lasseau avait été appuyée par des coups de feu d’intimidation sur les fenêtres. La bande de l’Eau blanche est mise sous les verrous en octobre, trois d’entre ses membres sont en prison, un alibi en béton pour la soirée tragique du 23 décembre 46.

L’affaire prend une dimension nationale
L’enquête piétine début 1947. Les Renseignements généraux signalent l’exaspération de la population, car d’autres bandes sévissent dans le département. La presse nationale dénonce l’insécurité qui règne et l’impunité couvrant les affaires de pillage.

Le témoignage capital d’une Gabéricoise
Fin janvier, un indicateur de police signale que sa voisine, Marie Piednoir, née Pennaguer, a des révélations à faire suite à la mort de son mari. Elle accuse un certain Bourmaud d’avoir fait le coup. Ce dernier avait sollicité son défunt mari pour racketter des fermes avec ses complices. Le mobile est donc clair : les individus sont identifiés et la bande se retrouve derrière les barreaux. « Fin de la terreur en Finistère » indique France Soir à sa une. Une reconstitution est organisée le 6 février. L’un des quatre individus mis en examen passe aux aveux.

La personnalité des accusés
Les quatre inculpés ne sont pas bretons. Le hasard de la guerre les as réunis à Quimper. Tous traficotent, certains travaillent pour les Allemands, d’autres rendront service à la Résistance. Ils ont en commun une vie dissolue et de nombreuses convocations devant les tribunaux. Le chef de bande, le Lorrain Gaston Poux, germanophone, est bistrotier à la gare, au mieux avec les Allemands qui fréquentent l’établissement. Il prétendra leur avoir arraché des renseignements pour les services secrets britanniques. C’est le cerveau de la bande. Il s’érige après-guerre en justicier et en grand épurateur, écrit des chroniques incendiaires dans un journal de la Résistance du Morbihan et trempe dans un complot d’extrême droite pour contrer le risque d’une prise de pouvoir des communistes.

Le procès : le 6 juillet 1948
Tous les accusés clament leur innocence. Leurs avocats mettent en avant les services rendus à la Résistance. L’un d’entre eux, après avoir avoué, s’est rétracté, il y a donc manque de preuves formelles de leur implication dans le meurtre de la Salle Verte. Bourmaud, le meurtrier, est condamné aux travaux forcés à perpétuité. Les autres à 15, 10 et 5 ans de réclusion.

Les enjeux d’un procès hors normes
Qualifié de « pègre quimpéroise » dans le dossier d’instruction, la bande à Poux reste le symbole d’une période troublée ou de personnages qui jouent simultanément la carte allemande et la carte de la Résistance. Le procès révèle le climat délétère de l’après-guerre : épuration sauvage, dénonciations, insécurité, brigandages, marché noir, restrictions. La condamnation de la bande mit fin à de longs mois de banditisme en Cornouaille.

➤ Pour aller plus loin : La pègre quimpéroise, entre Résistance et banditisme
d'Annick Le Douget
Éditions Arkae, Cahier de Cornouaille n° 7
2025

Bernez Rouz et Annick Le Douget
Au fil d'Ergué n° 26, mai 2026
Photographie : couverture de Qui ? Détective, photographie faite à la ferme de la Salleverte vers 1946


Histoire de la vallée du Jet, rivière oubliée

Ruisseau de Kerdévot en mai 2025 Daniel MorvantComme tant de rivières rurales, le Jet a une histoire. Pendant des siècles, ses rives ont abrité des moulins et des fermes. Des pisciculteurs ont tiré de ses eaux leur activité. À Ergué et Elliant, il a même accueilli des fêtes de l’eau. Si, aujourd’hui, le Jet, de Meilh Pont ar Marc’had à Meilh Jet, semble une belle endormie dans ses bois et prairies, dans l’autre partie de la vallée, celle qui entre dans Quimper, il est plus agité et bourdonne de la circulation routière de la RD 115 arrivant d’Elliant.

Le parcours du Jet
La rivière du Jet prend sa source à Ker Jet, à Coray. Elle traverse Elliant, puis suit, comme la ligne de chemin de fer, la faille géologique sud-armoricaine. Elle entre à Ergué par Kerdilès, puis passe par Meil Dreau, face à Saint-Évarzec, et traverse une partie encaissée vers Kerjean, avant de glisser dans les champs, vergers et prairies de Pennarun. Elle poursuit sa route par les fermes de Melenec et Poulduic, puis aboutit dans les quartiers de Poulduic, Kerempensal et du Cleuyou, urbanisés dans les années 1960-70. Ici, attention ! La vitesse est limitée et les carrefours se multiplient… Car nous avons pénétré dans l’agglomération quimpéroise. Dès lors, le Jet circule davantage en méandres. Parfois, son cours grignote les prairies arméloises. Il déplace légèrement son lit vers la commune voisine. On a ainsi constaté à la fin des années 1990 qu’il s’était étendu d’un demi-hectare dans ces prairies au cours du XXe siècle.

L’origine du nom « Jet »
/Set/ est la forme originale du nom de la rivière. Suivant l’évolution normale de la langue, cette forme a dérivé en /Zet/ puis en /Jet/. Ce nom est probablement d’origine préceltique (avant le VIIe siècle), tout comme « Odet », et n’a rien à voir avec le mot français. On n’a aucune certitude sur son sens originel. En tous les cas, il convient aujourd’hui d’écrire ar Jet ou « le Jet », et surtout de prononcer le /t/ final.

Les moulins
Sur le Jet et ses affluents, de nombreux moulins, associés aux manoirs ou aux grandes fermes, ont été érigés au fil des siècles. Certains d’entre eux ont disparu très tôt, d’autres sont abandonnés, quelques-uns ont été restaurés ou réagencés. En remontant le cours d’eau principal depuis Quimper, nous avons Meilh Coutilly, aujourd’hui disparu. Meilh signifie moulin ; Cutullic ou Cutuillic sont des noms de personnes. Ce lieu, situé au confluent du Jet et de l’Odet, a abrité un moulin où l’on affûtait les couteaux (d’où une confusion entre « Cutullic » et « Koutilli », qui signifie « couteaux »). En continuant notre chemin, nous apercevrons le moulin du Cleuyou, rénové dans les années 2000 par les anciens propriétaires du manoir adjacent. Suivent le moulin de Pennarun et, quelques kilomètres plus loin, le moulin du Jet, portant le même nom que le moulin voisin à Elliant.
Le ruisseau de Kerfort, affluent du Jet, a accueilli pendant un temps un moulin, connu par un aveu de 1488, dépendant du manoir du même nom. Sur le ruisseau de Ster Ven, il y avait Meilh Faou, construit au XVe siècle, dépendant du manoir de Keristin. Trois de ses meules sont aujourd’hui exposées sur le bord de la route. Pour le ruisseau de Kerdevot, on trouve dans les archives mention de plusieurs moulins, mais sans précision sur leurs dates de fonctionnement : il y avait là le moulin de Kernaou, celui de Mezanlez et de Kermagen. Deux moulins restent cependant visibles encore aujourd’hui : le moulin de Lost ar Guillec, construit au XVIIIe siècle, et celui de Pont ar Marc’had, construit au XVIIe.

Les inondations
Les prairies de la vallée sont temporairement recouvertes lors des inondations, et il est arrivé que les truites des piscicultures, surtout de celle du Cleuyou (Ciron Norbert), s’évadent dans le Jet. C’est normal ! Ces prairies inondables aident justement à réguler les crues en servant de zones de stockage temporaire de l’eau lorsque la rivière sort de son lit. Elles absorbent et retiennent une partie des eaux débordantes, ce qui permet de ralentir leur écoulement vers l’aval et ainsi de réduire l’intensité et la violence des inondations.

Le quartier de la vallée du Jet
Un "lotissement du Jet" s'est construit dans la vallée, à l'entrée du Rouillen, dans les années 1980. Pierre Faucher, dans Balades et patrimoine à Ergué-Gabéric, le mentionne.

Romane Vilbois
Au fil d'Ergué, n° 24, novembre 2026
Photographie : Ruisseau de Kerdévot en mai 2025. © Daniel Morvant.

Romane Vilbois


Histoire du quartier de Kerdevot, poumon vert d'Ergué

Porteuses de bannières en 1958 Fonds Fabriciens de Kdt

Connue pour sa chapelle qui date du XVe siècle, le quartier de Kerdevot apparaît aujourd’hui comme un refuge de verdure dans la très rurbaine commune d’Ergué-Gabéric. La quiétude de sa campagne attire, mais loin de l’endormissement bucolique, le quartier vibre d’une activité salutaire autour du pardon religieux et du marché de Kerdévot.

Un quartier d’une haute antiquité
Jusqu’à la Révolution, la chapelle a donné son nom à une trève, c’est-à-dire un secteur de la paroisse organisé autour du lieu de culte. Celui-ci allait globalement de la route de Coray actuelle jusqu’à la route de la Croix-Rouge et au bourg d’Elliant. On a là deux itinéraires majeurs depuis l’époque romaine qui font que ce secteur n’était pas du tout isolé, mais que de tout temps une forte activité a animé cette campagne aujourd’hui encore préservée. Cherchons les traces antiques, nous les trouvons à Niverrot. Douze haches de bronze ont été découvertes à la fin du XIXe siècle. Elles peuvent être datées entre 2000 et 800 avant Jésus-Christ et témoignent d’une activité humaine importante à cet endroit. En 1790, Niverrot est le principal lieu habité du secteur, puisqu’on y trouve quatre cultivateurs, un métayer et trois familles de journaliers. L’autre lieu de haute antiquité est Trolann, écrit « Trefflan » en 1458, soit « la trève de la lande », « lann » en breton désignant les ajoncs, plante rustique qu’on trouve partout sur le massif armoricain. Avec l’accroissement de population, plusieurs chapelles ont été élevées à partir du XIIIe siècle et les trêves se sont multipliées.

Le pardon de Kerdevot
Le pardon de Kerdevot, qui doit son origine à la peste d’Elliant, connaît une renommée importante dans l’évêché de Cornouaille. À la veille de la Révolution, c’était le troisième pardon le plus rémunérateur du diocèse. On y venait de toute la Basse-Cornouaille le deuxième dimanche de septembre, mais beaucoup d’autres cérémonies y attiraient des foules.

Un secteur minier
En 1913, le quartier de Kerdevot-Niverrot est devenu un important centre minier. La découverte de stibine, plus connue sous le nom d’antimoine, a conduit une société de la Mayenne à y exploiter des filons de 1913 à 1916, puis de 1924 à 1928. L’antimoine est un métal rare qui sert à la fabrication des batteries et des semi-conducteurs, notamment. Les filons de Kerdevot n’ont pas donné les résultats escomptés. On y creusa trois puits, un kilomètre de galerie. Une cinquantaine d’ouvriers extrayaient le minerai brut, qui était expédié au siège de l’entreprise en Mayenne. Les filons étant épuisés en 1928, l’exploitation n’a pas repris. Depuis, les études récentes du Bureau de recherches géologiques et minières ont conclu au peu d’intérêt de reprendre une exploitation à Ergué-Gabéric. Les filons ne sont pas économiquement rentables.

Un quartier animé
Kerdevot aurait pu connaître une certaine marginalisation due au déclin de l’agriculture et de la pratique religieuse, sans plusieurs initiatives qui ont vu le jour à partir des années 1980. C’est d’abord la création d’un comité de quartier, mélangeant les habitants du cru aux fortes racines paysannes aux nouveaux habitants venus s’installer au vert, qui a changé la donne. Le comité, formé en 1982, anime de façon magistrale le côté profane du pardon, notamment par son ragoût de choux, qui attire des centaines de convives. Mais l’animation a accueilli aussi des spectacles de danse et de musique bretonnes, un concours de bombarde et binioù kozh, des jeux bretons… La deuxième initiative a été de créer une grande fête culturelle autour du quinzième centenaire de la chapelle de Kerdevot. La date 1489 inscrite sur un des vitraux a servi de prétexte à cette année exceptionnelle, forte de dix évènements et de la présence de 10 000 personnes au pardon de 1989. L’association "Kerdevot 89" est devenue ensuite Arkae et a conduit, avec la municipalité et grâce à des dons importants, à la pose de vitraux contemporains dans la chapelle. La troisième initiative a été la création du marché de Kerdevot, en 2003. Pionnier du mouvement « consommer local », plusieurs producteurs bio du secteur ont lancé ce marché, qui prospère aujourd’hui chaque mercredi de juillet et d’août, substituant la rencontre des pardons d’autrefois à des retrouvailles champêtres en musique. Convivialité, culture, artisanat et agriculture se conjuguent à merveille ici. Enfin, l’Association des fabriciens et amis de la chapelle de Kerdevot dynamise le pardon en invitant des délégations des paroisses environnantes à participer à la grande procession rituelle jusqu’à la fontaine. L’association a également recréé un pardon des anciens, une retraite aux flambeaux et le pardon mut (pardon muet) au printemps.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 21, mai 2026
Photographie : Porteuses de bannières en 1958. Fonds des Fabriciens de Kerdevot ©.


Histoire du Rouillen, un quartier "tout neuf"

Vue du 75 route de Coray en 1956 Le Vallon et au fond à gauche Tréodet et Kerfeunteun Fonds ArkaeRattaché à la commune d’Ergué-Gabéric à la Révolution, le Rouillen a une histoire riche et singulière. Au confluent du Jet et de l’Odet, traversé par la grande route de Coray et bordé par la voix express ce lieu de communication a un passé riche. Aujourd’hui, c’est le quartier économiquement le plus dynamique d’Ergué grâce à ses lotissements et ses zones d’activités tout en conservant quelques havres de paix.

Les racines du quartier du Rouillen
Les fouilles archéologiques qui ont précédées la mise en service de l’échangeur de la Salle-Verte ont permis de mettre à jour des vestiges de l’âge du fer, c’est à dire la période des Osismes, tribu gauloise qui habitait l’Ouest de l’Armorique. Il y avait déjà une ferme entourée de fossés et de talus. Même configuration au Cleuyou (qui signifie, talus, fortifications). La route de Coray actuelle baptisée an hent meur (La grande route) sur le cadastre de 1834, était le grand axe de circulation entre Carhaix, capitale des Osismes et Locmaria, cité primitive de Quimper. Cette route fut ensuite améliorée par les Romains. Le manoir du Cleuyou possédait plusieurs fermes dont Kerelan et Kerampensal qui faisaient partie au Moyen-âge de la paroisse de Lanniron qui appartenait à l’évêque. Celui-ci touchait les bénéfices d’un octroi pour le passage du pont sur le Jet, il avait surtout ses poteaux de Justice sur les hauts du Rouillen, on connait l’emplacement par le champ nommé Park ar Vrañsigell (Le champ des suspendus !). À l’époque, Salglas (Salle verte) était aussi un manoir qui servait de résidence à différentes familles nobles. Un deuxième pont existait sur la rivière Odet au lieu-dit Pont Odet. En 1636 il était « rompu » et on passait l’Odet l’été par un gué situé à Tréodet. Il permettait de rejoindre Quimper sur la rive droite de l’Odet. À la Révolution, Jacques Cambry note la présence de petites manufactures « de grosses poteries et de vases de grès ». La vallée appelée Stank ar poder (la vallée du potier) garde trace de cette activité. Cette période ne change pas grand-chose au statut des fermes : les propriétaires nobles laissent la place à des bourgeois de Quimper.

Le Rouillen, quartier champignon
Imaginez avant-guerre, un coin paisible d’Ergué-Gabéric : un manoir, quatre fermes, des champs, des prairies et la route de Coray. Celle-ci traversait la ligne de chemin de fer à l’Eau Blanche, enjambait le Jet et montait raide vers le plateau du Rouillen, ligne de partage des eaux entre l’Odet et le Jet. Yvon Hascoet, cultivateur à Ti-nevez Cleuyou se rappelle : « il est presque impossible de trouver un environnement aussi beau à cause des arbres, des fleurs, des rivières et des canaux avec ce vieux moulin qui permettait de se cacher facilement lorsqu’on pratiquait le braconnage ».
C’est au confluent des deux rivières au lieu-dit Coutilly que s’installent les Salaisons Gouiffès en 1937. 20 ans plus tard elle traite 320 porcs par semaine ! Cette première activité industrielle dans le quartier tout comme l’installation d’une pisciculture après-guerre ne génèrent pas dans un premier temps une urbanisation sur Ergué-Gabéric. Celle-ci se fera timidement par quelques maisons dans la côte du Rouillen puis l’installation d’un garage automobile. Le décès accidentel du propriétaire du manoir du Cleuyou en 1959 aura pour conséquence la vente des terres de Kerampensal et la création des premiers lotissements sur les hauts du Rouillen. Le mouvement d’urbanisation galopante est lancé avec la disparition des exploitations agricoles qui s’accélère dans les années 60 et 70 : les lotissements du Vallon, de Kerelan, de l’Odet, du Poulduic, du Jet se créent à partir de 1969. Les infrastructures se mettent en place : école en 1973, supérettes en 1978. La zone d’activité du Cleuyou dans la vallée du Jet complète le tableau de ce nouveau quartier d’Ergué entre Jet et Odet en 1980. C’est à cette époque que le chantier colossal de la voie expresse qui traverse les deux vallées profondes du Jet et de l’Odet change la physionomie vers l’est. La création d’un échangeur fait craindre aux habitants les nuisances dues au traffic automobile.

Le Rouillen actuel : pôle attractif d’Ergué
Avec ses 3 000 habitants, le Rouillen est devenu le quartier le plus peuplé d’Ergué dès 1980. La crainte pour l’identité gabéricoise est qu’elle devienne une cité dortoir de Quimper, cité sans âme. Une action volontariste des municipalités de l’époque ont permis d’offrir les services qui manquaient à la population : le centre commercial de Pen-Ergué, la création d’un supermarché, les services bancaires, médicaux, la poste, les artisans... Le rayonnement de l’école primaire et maternelle, la création d’un terrain de sports et d’une piscine privée contribuent à faire du Rouillen un véritable centre de vie qui se dote alors d’un comité d’animations. À partir de 1996, la création d’une zone d’aménagement concerté l’autre côté de la voie express va renforcer considérablement la fréquentation de la route de Coray où on doit installer feux rouges et giratoires consacrant ainsi le Rouillen comme principal centre urbain d’Ergué-Gabéric. Les nombreuses installations commerciales de part et d’autre de la voie express inversent les flux de circulation, il y a désormais plus de gens de l’extérieur qui viennent travailler à Ergué que de Gabéricois à aller à Quimper. La dynamique gabéricoise a de beaux jours devant elle !

Le nom Rouillen en breton : Ar Ruilhenn
Ce nom apparait pour la première fois en 1817, lors d’une délibération du conseil municipal. "Le chemin de la terre noire autrement dit le Ruillen, commençant à la barrière du Cleuyou et finissant à la garène de Kerelan, long d'environ 800 pieds...". Cette indication est précieuse. La Terre Noire, (douar zu) toponyme qu’on retrouve à Quimper, indique la présence de charbon. Un important gisement se trouve en effet sur notre commune dans la vallée du Jet. Ruillen est à rapprocher du verbe breton ruilhal qui signifie rouler. On peut penser que ce nom qui est unique en Bretagne désigne des éboulis de roches. Le chemin qui allait de la butte du Cleuyou pour rejoindre la vallée de l’Odet est particulièrement escarpé.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 20, mars 2025
Photographie : Vue du n° 75, route de Coray en 1956. Le Vallon, et au fond à gauche Tréodet et Kerfeunteun. Fonds Arkae ©.


Lestonan, mémoires d'un petit bourg

Première boulangerie de LestonanLestonan serait sans doute resté un simple lieu-dit bordant une route si la papeterie Bolloré ne s’était installée non loin de là, au bord du ruisseau Bigoudic. C’est l’essor de cette usine, au XIXe siècle, qui fera de Lestonan un deuxième pôle dans la commune.

Lestonan, un centre autour d’une école
Si la papeterie existe depuis 1822, l’histoire de Lestonan ne commence vraiment qu’en 1841, lorsqu’on redresse la route reliant le Moulin de l'Odet à l'axe Quimper-Coray. Dès lors, les trajets sont plus rapides et quelques familles d’ouvriers se fixent autour de Menez ar Groas et de Kerhuel Vian. Ce qu’on appelle « Lestonan », au début de XXe siècle, c’est en fait l'école publique, construite en 1885 à Menez ar Groas. Mais ce nom, emprunté à un village de la route Quimper-Coray et attesté dès le XVIe siècle, sera bientôt attribué à toute une agglomération en développement. Entre 1910 et 1920, grâce à de nouveaux investissements, les effectifs de la papeterie quadruplent. Les décennies suivantes voient l’installation d’habitants à Keranna et de nombreuses ouvertures : deux écoles privées, des cafés (Joncourt, Molis, Chan Deo, Kergourlay, Rannou…), des épiceries, des boucheries (Rospape, Henry), une crêperie (Huitric), une ferme-salle de danse-restaurant (Quéré)… Vers les années 1980-90, au moment où la population d’Ergué-Gabéric augmente considérablement, une école maternelle publique est construite et l’école primaire est agrandie. S’installeront aussi une agence bancaire, un salon de coiffure, un médecin…

Keranna, un satellite presque autonome
Cette cité a été construite en 1917 à la demande de René Bolloré, sur le modèle des cités-jardins, lotissements que les industriels mettaient à disposition de leurs salariés. À Keranna, dix-huit logements de style « breton pittoresque » s’agencent en forme de « U » autour d’un puits et d’un jardin.
En 1927, une centaine de personnes, composée d’employés de bureau, d’ingénieurs et d’ouvriers qualifiés de l’usine Bolloré, occupait ces maisons. Keranna était certes un habitat plus ou moins collectif, mais on y vivait en vase clos. Au début, la cité était entourée de portails. Les enfants des autres quartiers n’avaient pas le droit d’y pénétrer. Le lotissement était entièrement tourné vers la papeterie : « C'est notre histoire, tout s'agençait autour de l'usine Bolloré », résume Laors Huitric dans Mémoires de Lestonan (1910-1950).
Pour imaginer Keranna avant 1950, il faut se figurer une cité colorée en rouge, vert, bleu, rose et jaune. Chaque jardin était séparé par une balustrade aux couleurs de la maison. On disposait de l’électricité dès 1933, mais pas de l’eau courante ni des toilettes (installées à partir de 1964). Pour s’approvisionner en eau, on allait au puits central. Profond de 18 mètres, il prodiguait en été « une eau tellement froide et pure », confie Henri Le Gars.

Jean-Marie Déguignet, l’enfant terrible du Quellenec
En 1998, ses Mémoires du paysan bas-breton entraient dans top 10 des ventes françaises. Il avait écrit quelques semaines avant sa mort : « J'ai vu mon nom briller parmi les célébrités littéraires ». C'était en 1905, quelques chapitres de ses mémoires avaient été publiés dans La Revue de Paris. Qu'aurait-il dit, en 2025, après avoir vendu 400 000 exemplaires à travers le monde ?
Son manuscrit, 24 cahiers d'écolier retrouvés en 1984, fut patiemment décrypté par une chaîne de bénévoles d'Arkae, avant de paraître en 1998 chez An Here. L'ouvrage tomba entre des mains prestigieuses : Michel Polac de France Inter, Étienne de Montéty du Figaro, Linda Asher du New York Times... Le tambour médiatique se déchaîna fin 1999 et Déguignet entra dans les meilleures ventes françaises pendant dix mois ! Euphorie du côté d'Arkae et du côté de l'éditeur, Martial Ménard, qui résida longtemps au Rouillen.

► Pour aller plus loin :
Mémoires de Lestonan (1910-1950),
éd. Arkae, cahier n° 7, 2007.
En vente à l’association.

Marilyne Cotten et Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 20
Photographie : la boulangerie Guéguen, fondée en 1912.

 


Histoire des Brezhonegerien Leston'n (2025)

Dessin Quévilly Le breton à lécole la réponse de Lestonan OF 28 10 83Il était une fois les Brezhonegerien Leston’n, il y a déjà 40 ans de cela, ha bev bepred*… Né en 1983 au sein de l’école publique de Lestonan, le petit comité réuni autour de la langue et de la culture bretonnes a vite grandi. Il est devenu une association à part entière, avec ses activités, ses événements et sa convivialité propres.

Débuts à l’école publique de Lestonan
À l’origine de cette association, il y a un instituteur de l’école publique de Lestonan : Daniel Le Berre. Les textes officiels lui accordent trois heures hebdomadaires pour les activités d’éveil. Il décide en 1983 d’en utiliser une pour le breton, en CM1. Repérée par l’inspection, l’idée est encouragée par les parents d’élèves. Mieux, « un certain nombre d’entre eux se déclarent prêts à contribuer à cette initiation », confie Roger Goaper à Ouest-France en octobre 1983. La sensibilisation à la langue bretonne s’étend alors à quatre classes en 1984, puis à toutes en 1986, avec une heure hebdomadaire.

Le club de parents d’élèves
Courant 1984, pour rendre efficace l’action menée auprès des enfants, une quinzaine de parents et enseignants décident de se réunir le lundi soir. Ils sont certes plus ou moins à l’aise avec la langue, mais ils apprennent à écouter, comprendre les « parlers bretons » et chanter ensemble ! Le club des Brezhonegerien Leston’n, ou « BL », naît ainsi à la rentrée 1984, au sein du conseil des parents d’élèves de l’école publique de Lestonan (FCPE). Le groupe organise des sorties patrimoine et des soirées festives. En 1987, Gilles Servat vient chanter à Keranna. Loeiz Ropars collabore avec des rimodelloù*, dañs tro*, festoù-noz*… En 1988, Raymond Le Lann est sollicité pour ouvrir un atelier de danse bretonne, avec Fañch Morvan. Son succès amorce un tournant pour les BL. Une section enfants sera créée en 1991, animée par Sylvie Sizorn, puis Laurence Hervet, Aude Francès, Érine et Emma du cercle d’Elliant.

La transformation en association
Si l’élan initial s’est estompé au sein de l’école, le nombre total d’adhérents, lui, augmente. Les BL doivent évoluer. Il ne s’agit plus seulement d’œuvrer auprès des enfants, mais aussi de promouvoir la pratique culturelle bretonne. En 1994, le club se constitue donc en association. Sont conservés le nom, l’action auprès des enfants et l’utilisation des salles de l’école. Sont ajoutés un logo, une réflexion sur les statuts et de nouvelles activités danses.

Vers la diversification des activités
Pour permettre l’apprentissage de la langue, des bénévoles comme Christophe Kergourlay donnent de leur temps. Mais rapidement, l’association doit faire appel aux enseignants professionnels de Mervent pour les cours (sept niveaux) et le kontañ kaoz*. Un atelier « chant à danser » s’ouvre aussi, animé par Florent Christien, ainsi qu’un atelier broderie. Il y a maintenant deux ateliers danse avec Raymond Le Lann et un groupe autonome de danseurs confirmés. Enfin, tous les ans, un membre de l’association fait découvrir son « pays ». Ainsi les BL ont pu aller à la rencontre des « Pentreffest » en Cornouailles britannique.

Une vie ponctuée de temps forts
Les manifestations marquantes émaillent l’existence des BL. L’association rassemble des centaines de danseurs lors de son fest-noz d’automne. Mais l’on se réunit aussi autour de soirées plus intimistes, e-tal an tan*, avec du conte, du chant… On se retrouve encore en novembre lors d’après-midis festifs baptisés Du med splann*, avec concert et fest-deiz*, autour de Kern, Patrik Ewen, Gwennyn... Des conférences sont données. En 2016, on fête la crêpe, lors d’une journée Tro-dro d’ar c’hrampouezh*, pour faire goûter (tañva*) au meilleur de notre culture. Presque toutes ces festivités se terminent par une gavotte, moment magique autour de musiciens et de chanteurs, dans un kan ba’n dans* interminable… !

L’avenir des BL
Jusqu’en 2014, l’association s’est agrandie de nouveaux membres. Actuellement, les BL sont une centaine, avec un conseil d’administration de 18 personnes. Au fil des ans, ils se mobilisent pour maintenir bien vivant notre héritage culturel, tout en allant de l’avant, en intégrant les nouvelles têtes. Car s’il faut veiller à conserver, malgré les cultures dominantes, notre langue, nos danses et nos chants, il ne faut pas non plus les figer, comme des objets de musée, en dépit des évolutions et des créations. Ces quatre dernières décennies de BL ont montré combien la culture bretonne, riche et diverse, savait unir les gens.

Dico Breizh
ha bev bepred : et toujours vivant
rimodelloù ou rimadelloù : composition rimée, fabulette, comptine
dañs tro : gavotte
festoù-noz : bals de danses bretonnes, se déroulant la nuit, contrairement aux fest-deiz
kontañ kaoz : conversation
e-tal an tan : auprès du feu
du med splann : litt., « noir mais joyeux, brillant », quand la bonne ambiance compense l’obscurité de novembre, « ar miz du »
tro-dro d'ar c'hrampouezh : autour de la crêpe
tañva : goûter breton
kan ba’n dans : litt., chant dans la danse

Christian Daniel et Marilyne Cotten
Au fil d'Ergué n° 18, janvier 2025
Photographie : dessin de Laurent Quévilly illustrant son article "Le Breton à l'école, la réponse de Lestonan", publié dans Ouest-France le 28 octobre 1983.


Ergué-Gabéric en l'an Mil

Chantier de fouilles Mélennec SalleverteErgué peut s'enorgueillir d'une antiquité certaine. L'archéologie, la toponymie, les croix anciennes permettent de poser quelques jalons d'une occupation régulière très longtemps avant l'ère chrétienne. La mise en valeur récente d'Ar Groaz Verr (La Croix courte) dans la réhabilitation du bourg nous incite à vous définir la physionomie d'Ergué il y a mille ans, une époque ou Quimper n'existait pas encore.

Kemper qui signifie "confluent" en breton, s'est créé peu après l'an mille, par la volonté des Comtes de Comouaille qui cumulaient les titres de comtes et d'évêque. Le siège de l'évêché situé à Locmaria, fut déplacé au confluent de L'Odet du Steir et du Frout au XIème siècle. L'occasion d'affirmer les pouvoirs du prince évêque, face à la toute puissance des moines. Cette rivalité est très présente sur Ergué : l'évêque controlait le Cleuyou c'est à dire le passage du Jet tout comme Pont Odet. Les moines possédaient St Guénolé. L'église du bourg est sous l'invocation de Gwenael deuxième abbé de Landevennec et enfin le lieu dit Lezhouanac'h (anciennement Lez Gov Venec'h (La cour sous la gouvernance des moines) montrent une implantion réelle.

La paroisse primitive
Quand les Bretons d’outre-Manche débarquent en Armorique à partir du ve siècle, ils organisent leur nouveau territoire en paroisses. C’est l’origine des plou emblématiques de cette invasion pacifique de gens qui parlaient globalement la même langue et qui étaient déjà christianisés. Le lien entre ces communautés se fait par les prêtres ou les moines itinérants, qui organisent le territoire pour les besoins du culte. Ces premières paroisses sont grandes et prennent souvent des limites géographiques claires : Ergué débute au confluent du ruisseau du Mur et de l’Odet au Moulin du Pont, pour rejoindre la ligne de crête à Troyalac’h, puis le Jet au confluent du ruisseau de Pont ar Marc’had. La délimitation avec Elliant se fait au Stang Jet, en suivant le ruisseau de Quénéhaye, puis retrouve la ligne de crête à Loch Laë, avant de retourner vers l’Odet en suivant un ruisseau qui s’y jette. La limite de la paroisse à l’ouest est beaucoup plus fluctuante. L’évêque de Cornouaille possède un territoire en trois parties : Lanniron, le Frugy et Le Cleuyou. Il reste sur le mont Frugy des vestiges de temples antiques et probablement une petite agglomération au siège de l’évêché. Celle-ci se protège par des haies et des palissades de bois. Ces haies se nomment kae en breton. Et le territoire en face de ces haies défensives se nomme ar kae, comme ar mor désigne le territoire près de la mer et ar koat le territoire près de la forêt. Après le préfixe ar, il y a une mutation ; ces mots sont écrits aujourd’hui Argae, Arvor, Argoat.

Les croix antiques
La croix est devenu le symbole du christianisme à la fin de l'empire romain. Les Croix les plus anciennes en Bretagne datent du Haut Moyen-âge. La figure du Christ n'est pas encore représentée sur ces monuments frustes. Le Bourg d'Ergué-Gabéric possèdent deux croix très anciennes. Ar Groaz verr, était primitivement collée à une maison de la rue de Kerdevot. On ne connait pas son emplacement primitif avant la construction de ces maisons aujourd'hui détruites. Déplacée avec soins par le service technique municipal, elle a retrouvée une place plus valorisante aujourd'hui, toujours rue de Kerdevot. Cette croix sculptée grossièrement probablement dans un ancien mégalithe témoigne de l'implantation du christianisme à Ergué-Gabéric a partir du VIème siècle. La seconde croix intéressante se trouve aujourd'hui dans le jardin du presbytère. Dénommée Kroaz Kerrouz (la croix de Kerrouz) elle se trouvait primitivement près de Treodet, nom d'une subdivision ancienne de la paroisse. C'est là que serait né selon la légende St Gwinal, patron de l'église paroissiale. Les premiers lieux de culte étaient très modestes, et dans de vastes paroisses comme l'était Ergué, avant sa partition entre Ergué-Gabéric et Ergué-Armel, le culte était rendu par des moines ou des prêtres itinérants.

Les lieux d'occupation
Les recherches archéologiques ont confirmé une occupation très lointaine de certains points hauts d'Ergué. La toponymie nous permet de repérer ces lieux habités primitivement qui sont comme des clairières dans une forêt omniprésente. Les centres de pouvoirs au Haut Moyen âge sont Locmaria, siège de l'évêché et Carhaix siège du Comté de Cornouaille. La route de Locmaria à Carhaix baptisée An hent Meur (La grand route) est aujourd'hui la route de Coray. C'est auprès de cette route stratégique qu'on retrouve les implantations les plus anciennes : Cleuyou, Salverte, Le Melenec, Lezebel, Croix rouge, Lezergué, Lestonan, St André. Il faut y ajouter Castel et Niverrot. Le bourg est un endroit privilégié au Moyen-Âge. Pennarun (Le bout de la colline) est un lieu facilement défendable sur trois côtés. Le dernier côté ou se trouvent aujourd'hui l'église, la médiathèque, la mairie est pour l'agriculture un lieu facile à cultiver. La découverte d'une meule à grain sur le site du chantier confirme cette vocation. Ar Groaz verr serait le témoin d'une vocation religieuse très ancienne du bourg actuel. Oratoire dans un premier temps puis construction de l'église paroissiale actuelle vers 1500.

Bernez Rouz
Au fil d'Ergué, n° 18, janvier 2025
Photographie : chantier de fouilles à Mélennec. © Arkae


L'évolution des paysages à Ergué-Gabéric

Bâtiments et champs, chemins et routes… ce que nous voyons à Ergué a changé. Que s’est-il passé ? Quand ont eu lieu les transformations ? Pour quelles raisons ? Cet automne, à travers une exposition à la médiathèque, Arkae se penche sur l’évolution des paysages.

Explosion démographique
On sait peu des changements qu’Ergué a traversés depuis sa fondation. Sa population, essentiellement rurale, a dû rester stable jusqu’au XIXe siècle, où l’essor de l’usine Bolloré a attiré une main d’œuvre abondante. C’est dans le dernier tiers du XXe siècle que tout s’accélère. La croissance démographique est alors exponentielle : de 2584 Gabéricois en 1962, on passe à 6925 en 1999. Comme bien d’autres villages qui bordent des villes moyennes, Ergué connaît une intense urbanisation.

Au bourg et à Lestonan, la rurbanisation
Vers 1960-70, tandis que les voitures se démocratisent, l’État soutient l’accès à la propriété individuelle. Ces deux facteurs amènent les urbains à construire autour de centres ruraux. Au bourg, des lotissements linéaires poussent en 1965 le long du chemin vers le Reunic. Le mouvement est lancé. Fin des années 1970, le bourg se pourvoit d’une école maternelle, d’une mairie agrandie, de routes élargies et de parterres de fleurs. De 1980 à 2000, se succèdent les constructions d’îlots : le lotissement Kergaradec, la ZAC Park Boutinou, la rue du Douric… Parallèlement, des places se créent sur des sols artificialisés, comme la place Jean-Moulin. Ce parking, qui était le verger de Pennarun, s’appelait Liorz poull gwazi, le « courtil de la mare aux oies ».
À Lestonan, l’évolution est un peu différente. Entre la fin du XIXe siècle et 1920, la population passe de 26 habitants, à Kerhuel Vian, à plus d’une centaine, à Keranna. Il y a dès lors matière à former un centre, autour de l’école publique : s’installent boulangerie, bistrots-épiceries, écoles privées… Après 1945, on construit à la sortie du quartier. La population ne se compose plus seulement d’ouvriers de Bolloré, dont l’activité papetière décline. Vers 1980, l’école publique s’agrandit, comme le quartier.

Au Rouillen, la périurbanisation
Ici, l’agglomération quimpéroise s’est étendue jusqu’à transformer l’espace rural. Tout commence vers 1950-60, le long d’une montée où il n’y a que trois maisons. Peu à peu, de nouvelles habitations apparaissent. En 1978, la Ville implante une surface commerciale. Deux ans après, on recense 2600 habitants au Rouillen : un 3e pôle s’est créé, il s’équipera lui aussi de services, d’écoles, de ZAC. En 1985, la création d’un échangeur sur la voie express renforce son attractivité. Les changements ont un goût amer pour les fermiers Le Menn, qui résidaient là : « En 2007, on a vendu nos dernières parcelles [des pâturages] pour la construction de la voie express. Elle est essentielle, mais on a l’impression d’être encerclés par la circulation. »

À Croas Spern, la naissance d’un centre
Avant 1950, il n’y a là qu’une maison et un calvaire. Croas Spern, centre géographique d’Ergué, est pourtant le lieu de ralliement idéal. C’est ainsi que, dans les années 1970-80, des jeunes, dispersés aux quatre coins de commune, y construisent une baraque pour se réunir : le foyer des jeunes. Viendront plus tard le centre des loisirs, la MPT et enfin l’Athéna.

 

Photos de haut en bas : 
- Le Rouillen, photo aérienne prise entre 1950 et 65. Source IGN, Géoportail, consulté en 2024.
- Le Rouillen en 2021. Source IGN, Géoportail, consulté en 2024.

Rouillen entre 1950 et 65 Source IGN Géoportail consulté en 2024

Rouillen en 2021 Source IGN Géoportail consulté en 2024


Petite histoire du bourg d'Ergué-Gabéric

Le dimanche au bourg  d'Ergué-Gabéric en1979 par Béatrice ArgalonLes travaux de 2025 en centre-bourg sont l’occasion de revenir sur l’histoire de ce lieu. Lové autour de son église, le petit bourg d’Ergué a traversé cinq siècles de bouleversements. Depuis quelques décennies, il doit aussi défendre sa place de centre dans une commune étendue, où il est concurrencé par deux autres pôles urbains.

À l’origine : ar kae, les haies
Aucune mention du bourg n’apparaît avant le haut Moyen-Age. Il est donc difficile d’imaginer ce qu’il était avant cela. Tout d’abord, il n’était probablement pas au même endroit. Pour en retrouver les premières traces, il faut s’intéresser à l’apparition de Quimper, qui se constitue au XIe siècle autour de Locmaria. En face, c’est le territoire d’ar kae, qui signifie en ancien breton, les haies. Le prieuré se protège en effet de haies et de palissades en bois.

Une paroisse, une église
Au XIIIe siècle, la paroisse primitive d’Ergué se divise en deux, Ergué-Armel et Ergué-Gabéric. L’évêque Yves Cabellic, originaire de Lezergué, donne son nom à la seconde (Cabellic se déformant en Gabéric). La paroisse devait disposer d’un lieu de culte sommaire, un oratoire, puisqu’un recteur, Henri Morgan, y exerçait.
C’est en 1516 que l’église « en dur », Saint-Guinal, a été fondée. C’est en effet la date indiquée sur la maîtresse-vitre. Ce chantier a dû mobiliser des dizaines d’ouvriers, qui ont sans doute établi leurs maisons près du chantier : ce serait l’origine d’un premier bourg. Il faudra attendre 1617 pour trouver dans les archives la 1re mention d’une propriété au bourg.
Au XVIIe siècle, Ergué-Gabéric est une paroisse grande et convoitée, la 3e recevant le plus de revenus dans l’évêché de Cornouaille. Les recteurs y ont des vicaires, des orgues y sont construits.

XVIIIe : une révolution dans les consciences
En 1742, des femmes se soulèvent en réaction à l’interdiction des inhumations dans l’église. Lorsque Marie Duval, de Lézergué, mourut, des Gabéricoises refusèrent qu’elle soit enterrée dans le cimetière paroissial : armées de pelles et de pioches, elles creusèrent une fosse dans le sanctuaire et l’ensevelirent sans cérémonie.
Après la Révolution, les premiers maires d’Ergué sont des paysans. Mais les conseillers se réunissent toujours à la sacristie, comme le faisaient avant eux les généraux gérant les biens de la paroisse. Même si les débuts sont timides, l’état d’esprit semble plutôt favorable à la Révolution.

XIXe : changements de pouvoirs
Dès la fin du XVIIIe, le bourg présente une caractéristique démographique synonyme de déclin : le solde des naissances/décès est négatif. L’âge moyen y est de 29 ans contre 24 dans le reste de la commune. On y vient sans doute pour se retirer, prêtres et veuves étant plus nombreux qu’ailleurs.
Les bourgeois y acquièrent les biens des nobles ou religieux, tels que le presbytère et le manoir de Pennarun.
Au milieu du siècle, le conseil municipal fait construire une école publique de garçons en 1854. Puis, en 1886 et en 1898 ouvriront une école publique et une école privée de filles.
Autour de la papeterie d’Odet qui se développe, un nouveau quartier se forme. Lestonan aspire à devenir le nouveau centre d’Ergué ! Nicolas Le Marié, directeur des Papeteries et conseiller municipal, initie un projet de déplacement du bourg, mais il échoue.

XXe : métamorphoses du bourg
Après la séparation de l’Église et de l’État, des fidèles, s’insurgeant contre l’inventaire des biens religieux, s’enferment dans Saint-Guinal, dont la porte sera forcée par la police. Le clergé gabéricois restera longtemps virulent à l’égard des républicains, des bals et fêtes.
Les décès de la Première Guerre, dont le service funèbre a lieu au bourg, rythment tragiquement la 

période. En 1920, le cimetière est transféré du placître vers l’emplacement actuel, où l’on placera le monument aux morts.
Lors de la Seconde Guerre, un groupe de résistants émerge autour du boulanger François Balès. Ils prendront part au cambriolage du bâtiment du Service du travail obligatoire.
Jusqu’en 1970, le bourg fait preuve d’une belle vitalité, avec des commerces nombreux et variés. Puis, comme l’agriculture, il entame un déclin. Les municipalités successives tentent de parer à cette désaffection. On installe des services publics (nouvelle mairie, bibliothèque, poste, police). Poussent, dès 1965, les lotissements, qui accompagnent un boom démographique. Mais cette fois, c’est le Rouillen qui concurrence le bourg : les actifs se déportent au plus près de Quimper et de la voix espress construite en 1984.
Dans les années 2000, les choses s’accélèrent : la municipalité envisage en 2006 un réaménagement complet du bourg. Les travaux de 2025 s’inscrivent dans cette volonté, ancienne, de redynamiser le bourg, favorisant l’implantation de nouveaux habitants et commerces.

Photos :
Début d'article : Un dimanche au bourg d'Ergué-Gabéric, au moment de la messe, par Béatrice Argalon, 1979

Fin d'article, de haut en bas :
- Carte postale du bourg par l'éditeur Jos, v. 1950 (don René Le Reste) 
- Vue aérienne du bourg par Raymond Lozac'h, 1971
- Vue aérienne du bourg par Jean-Yves Uguet, 1991

Bourg v 1950 22 04 03 a R Le Reste JOS

 

 

 

 

Bourg côté cimetière en 1971 Photo Raymond Lozach Fonds Arkae

Bourg côté cimetière en 1991 Photo Jean Yves Uguet Fonds Arkae

 


Recteurs d'Ergué-Gabéric au XXe siècle

Cet inventaire des recteurs d'Ergué-Gabéric a été retrouvé dans les archives de l'une des membres d'Arkae, Marie-Annick Lemoine, après son décès en 2020. Marie-Annick avait publié au sein de l'association une étude approfondie sur la translation du cimetière d'Ergué-Gabéric. On trouvera ci-dessous une petite galerie de portraits qui permettra à ceux qui s'intéressent à l'histoire d'Ergué-Gabéric de resituer certains de ses acteurs.

 

1897-1908 · Jean HASCOET 
Né le 26/06/1850 au Juch, ordonné prêtre en 1874, vicaire à Rosporden, Ergué-Armel, Bénodet, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1897 : il fit de nombreux embellissements à la chapelle de Notre-Dame de Kerdévot et surtout il dota la paroisse d’une école chrétienne de filles, dont il était justement fier et qui persista, malgré le renvoi des Filles du Saint-Esprit à qui il en avait confié la direction. Malade depuis de longs mois, il mourut à Ergué-Gabéric le 15/01/1908 dans sa 58e année.

1908-1909 · Alain le BIHAN
Né le 03/11/1854 à Plougoulm, ordonné prêtre en 1878, vicaire à Saint-Martin-de-Morlaix, à Plouider, puis recteur à Pleuven, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1908 : « Tonton Lann passa 11 ans à Pleuven et fut mis à l’épreuve à Ergué-Gabéric. Il méritait ce poste et le Grand-Ergué méritait un tel pasteur. Mais ils ne se convenaient pas l’un à l’autre. Il y a des impondérables du ministère qui frappent d’une vraie inhibition des hommes qui pourront donner leur pleine mesure ailleurs. Il accepta de devenir recteur de Lampaul-Guimiliau en 1909 ; il y resta 31 ans » dit La Semaine religieuse à son propos. Il était chapelain de la Miséricorde de Landerneau ; il y fêta ses 93 ans le 23/11/1947 et mourut le 29 du même mois.

1909-1913 · Jean-Marie LEIN 
Né le 22/08/1859 à Saint-Pol-de-Léon, ordonné prêtre en 1883, vicaire à Botsorel, Saint-Thégonnec, Chapelain à Plouigneau, aumônier de l’hôpital de Morlaix, recteur à Landeleau, à Plonéour Ménez, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1909 jusqu’en 1913, puis fut recteur à Plougourvest et aumônier de la Salette à Morlaix. Il décéda le 15/10/1936.

1914-1938 · Louis PENNEC 
Né le 23/12/1860 à Port-Launay dans une famille de 17 enfants, ordonné prêtre en 1885, vicaire à Lennon, à Kerfeunteun, recteur à Irvillac, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1914 et c’est là qu’en 1935, à l’occasion de ses noces d’or sacerdotales, Monseigneur l’Evêque « voulut récompenser sa prudence, sa piété, sa charité, sa douceur et son zèle sacerdotal, en lui conférant la mosette de Doyen honoraire ». Il continua trois ans son ministère à Ergué-Gabéric, se retira à l’Ile-Tudy et décéda à l’Hôtel-Dieu de Pont l’Abbé le 06/05/1943.

1938-1941 · Pierre NEILDE 
Cahier de délibérations du conseil de la fabrique EG_Décès Pierre Neildé_1941Né le 29/11/1884 au Juch, ordonné prêtre en 1910, vicaire à Pont-Croix, Saint-Louis de Brest, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1938 ; il fut décoré à la guerre 1914-1918. Musicien formé par le chanoine Mayet, jouant bien de l’harmonium et de l’orgue, il fut maître de chapelle à Pont-Croix puis dirigea la maîtrise à Saint-Louis de Brest, il fut « un prêtre exemplaire ; c’est vrai et c’est un bel éloge. Prêtre exemplaire, M. Neildé le fut à Ergué-Gabéric où il n’aura passé que deux ans et quelques mois comme recteur. Toujours à son devoir, c’est en se pressant de rentrer d’une visite à son frère malade pour faire son catéchisme qu’il a été terrassé d’une hémorragie cérébrale, le lundi vers midi » note La Semaine religieuse. Il expirait le mardi matin, 07/01/1941 vers 5 heures à Ergué-Gabéric où sa messe de funérailles fut célébrée le 09/01/1941 par le recteur d’Ergué-Armel. Ci-contre, le décès de Pierre NEILDE relaté par Gustave Guéguen dans un extrait du Cahier de délibérations du Conseil de la fabrique d'Ergué-Gabéric le 07/01/1941.

1941-1956 · Gustave GUEGUEN 
Né le 13/03/1889 à Corlay (22), famille originaire de Locronan, ordonné prêtre en 1913, vicaire à Tourc’h, à Argol, à Audierne, à Plabennec, aumônier de l’hôpital civil de Brest, recteur à Clohars-Fouesnant, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1941. « Il est sûr que c’est presque une tautologie et un pléonasme de dire que M. Guéguen (j’allais écrire « Gustave » comme tout le monde) fut l’une des figures sacerdotales les plus originales du diocèse. Car il était l’originalité "incarnée" », dit un de ses condisciples dans La Semaine religieuse. Recteur d’Ergué-Gabéric pendant 15 ans, après Clohars-Fouesnant, on y avait mesuré à son aune ce « prêtre remarquable par la finesse de son esprit, la vivacité de son intelligence, sa culture, son goût artistique, son éloquence captivante, ses dons de conteur et l’humour avec lequel il narrait ses histoires » . Il fut « le pasteur courageux, toujours en éveil pour signaler les dangers de perversion, condamner les abus, préserver les âmes du pêché et assurer leur salut ». Il est décédé le 13/06/1956 à Ergué-Gabéric ; le dimanche précédent, il avait officié comme de coutume et présidé la procession du Saint Sacrement à Odet. Le lundi, il célébrait encore la messe. Et voilà que le mercredi après-midi, après avoir reçu l’Extrême-Onction et le Saint Viatique, il s’endormait paisiblement dans le Seigneur.

1956-1969 · Pierre PENNARUN 
Né le 01/09/0904 à Briec-de-l’Odet, ordonné prêtre en 1934, vicaire à Saint-Yvi, à Kerfeunteun, recteur à Plouyé, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1956, puis recteur à Saint-Ségal, il se retire à « « Missilien » à Quimper. A Ergué-Gabéric, paroisse aux structures plutôt compliquées, il mena de front les tâches pastorales et les importantes réparations qui s’imposaient d’urgence à l’église paroissiale et au presbytère. Sur la maison de retraite « Le Missilien », à Kerfeunteun, où il a vécu 10 ans, il a écrit « [c'est] un lieu idéal pour les prêtres âgés : ils y trouvent la paix et la solitude, avec aussi les joies de la société ; ils y reçoivent les soins appropriés à leur état et ils disposent du temps désiré pour la méditation, la prière personnelle et collective. Ce sera pour moi le temps de l’action de grâce ». Il y décéda le 22/10/1989.

1969-1981 · Jean-Louis MORVAN 
Né en 1920 à Trégarantec, ordonné prêtre en 1947, vicaire à Landudec, Névez, au Pilier rouge à Brest, recteur à Melgven, il fut nommé recteur d’Ergué-Gabéric en 1969, puis à la Forêt-Fouesnant et enfin il eut une retraite active au presbytère de Pouldreuzic ; pendant la guerre 1939-1945, il fut prisonnier en Allemagne. Il eut de nombreuses activités « financières » à mener entre la dette de la chapelle de Keranna, la construction de la salle paroissiale du Rouillen, le saccage et la restauration du retable de Kerdévot, sa campagne pour la restauration et la célébration solennelle du tricentenaire des orgues Dallam de Saint-Guinal, église paroissiale d’Ergué-Gabéric. « Pour ses actions et sa ténacité dans la défense du patrimoine d’Ergué-Gabéric, notamment pour le retable de Kerdévot et les orgues Dallam, pour son immense culture et sa passion, Jean-Louis Morvan a été décoré de la Croix de Chevalier du Mérite », trouve-t-on dans sa nécrologie. Il est décédé fin août 2006 à 86 ans.

1981-1983 · Henri LUCAS 
Né le 14/02/1924 à Pont-Croix, ordonné prêtre en 1948, vicaire à Quimperlé, Crozon, au sanatorium de Thorenc, aumônier militaire près de 27 ans, vicaire à Ergué-Gabéric, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1981, puis recteur de Saint-Philibert en Trégunc. Il décéda le 21/04/1991 et fut enterré à Kerfeunteun le 23.

1983-1993 · Corentin le CORRE 
Né le 08/12/1928 à Landudec, ordonné prêtre en 1953, instituteur à Landivisiau, Moëlan, directeur d’école à Arzano, prêtre « fidei domum » au diocèse de Brazzaville, au service de Quimperlé, chargé de Baye, aumônier des gens du voyage, aumônier de la maison d’arrêt de Quimper, il fut nommé recteur à Ergué-Gabéric en 1983, puis au service du secteur de Châteaulin, recteur à Landeleau et Spézet, enfin, curé solidaire de l’ensemble paroissial de Châteauneuf-du-Faou. Il est décédé le 28/07/1999. « Corentin, dans la mission, tu n’as pas été un "travailleur indépendant", tu n’étais pas installé "à ton propre compte". Tu n’entreprenais pas seul, mais toujours en concertation avec d’autres, tu pensais, tu agissais en Eglise [...] Merci pour ton humour, signe que tu étais heureux à ta place, signe de ta lucidité ; merci de nous apprendre à rire de nous-même, de nos contradictions, des futilités qui souvent encombrent nos vies », dit l’abbé Alain Nicolas à ses obsèques à Landudec le 30/07/199.

1993-2003 · Alain ROUE 

2003 · Robert TAVENNEC 


Croas Spern : un siècle de loisirs

Un nom

On ne sait pas pourquoi Croas Spern, qui signifie « Croix des épines », s’appelle Croas Spern. Il n’existe aucun nom de ce type en Bretagne. À cet endroit, dans le cadastre de 1834, se trouve une parcelle nommée Parc ar Spern, champ d’aubépines.

Un carrefour, une maison

Le calvaire, qui indique la date de 1565, n’était pas au même endroit qu’aujourd’hui. Associé à une fontaine, il se dressait en contrebas du centre de l’Athéna, au carrefour de la route venant du bourg et de l’ancienne voie romaine bordée de châtaigniers, rejoignant Lenhesq-Quimper (le tracé de cette route a changé). En 1947, sa croix tombe ; en 1985, il est déplacé. En 1991, les morceaux de la croix sont remontés à l’initiative d’Arkae. À Croas Spern, on trouvait une maison et un jardinet clôturé par une haie d’aubépines, comme le racontait René Huguen, en 2002[1]. Ses grands-parents louaient cette habitation à des propriétaires de Saint-Joachim. La maison fut détruite en 1996. À l’époque, elle n’avait toujours pas d’électricité ni d’eau courante, tandis qu’au-dessus d’elle grésillaient déjà les lignes haute tension.

Des terrains de sport

Dès leurs débuts, les clubs historiques ont vu dans ce lieu un avantage : c’est le centre géographique d’une commune à l’habitat dispersé. C’est ainsi qu’en 1921, les gymnastes des Paotred s’installent à L’Hôtel dans un baraquement acheté par René Bolloré. Mais les Paotred repartent vers 1928 à Keranna. Puis en 1938, c’est l’éphémère Football club d’Ergué-Gabéric (ancêtre de l’AEG) qui foule le sol de Croas Spern : le club joue sur un terrain qui s’étend derrière la croix, sur la voie romaine[2]. Plus tard, en 1944, l’Union sportive d’Ergué-Gabéric (autre ancêtre de l’AEG !) décide d’acquérir là un « terrain d’éducation physique et sportive », « le terrain de L’Hôtel ». Ces terres appartiennent à M. Grandbois de Villeneuve, qui sera resollicité quand le complexe s’étendra. En 1952 et en 1976, des vestiaires et tribunes sont construits. Les réunions du comité de l’AEG se tiennent au café Rannou à L'Hôtel. 

Une baraque : le Foyer des jeunes

En 1967, un groupe de jeunes (à partir de 15 ans), qui se réunissaient depuis 1965 à l’ancienne école des sœurs, au bourg, pour pratiquer ses loisirs, se retrouve sans salle. Ils sont conduits par Marie-Claire Hostiou et René Riou. Pour leur nouvelle salle, ils pensent que le lieu idéal serait au milieu d’Ergué, donc à Croas Spern, car de nombreux membres se déplacent à vélo de tous les coins de la commune. L’accord du maire, Jean-Marie Puech, et un pécule leur sont donnés. Place, alors, à la débrouille : les jeunes achètent à Brest une baraque, démontée par Yves Nicot et transportée à Croas Spern sur le camion de Fañch Le Berre. Les jeunes montent la baraque sur une dalle de la municipalité, à l’emplacement actuel de la salle Ti-Kreis. À l’intérieur, ils disposent d’un baby-foot, d’un ping-pong, d’un bar sans alcool… Par ailleurs, tous les jeudis, les jeunes prennent en charge de jeunes enfants. Ce sont là les prémices à la fois, de l’Espace Jeunes et du Centre des loisirs[3]. Jusqu'en 1972, Pierre Bacon, Nicole Poupon et toute une équipe se retrouve là le week-end, organisant entre autres des bals. Ils constatent que les jeunes de Lestonan ne viennent pas beaucoup. On suppose que l’activité du foyer a cessé vers 1973[4].

Un complexe et une Maison pour tous

En 1978-79, des personnes désireuses d’impulser une dynamique culturelle dans la commune fondent la Maison pour tous, présidée par Jacqueline Le Fur. Leur but est, notamment, de « sortir des locaux », d’aller dans les quartiers et les écoles. Ainsi, si le premier bureau de l’association a pour premier projet de s’installer au bourg, décision est prise, ensuite, de développer les activités dans un lieu plus central, à Croas Spern[5]. En 1979, la municipalité installe donc un préfabriqué à la place de la baraque du Foyer des jeunes pour accueillir cette nouvelle structure.
Dès lors, la MPT se déploie en tous sens : sports, loisirs créatifs, horticulture, cours de langue, de musique, labo-photo, couture, voyages, conférences, expos, festoù-noz, ciné-club… Son atelier floral, animé par Anne-Marie Quelven, rencontre un grand succès. La MPT deviendra la pépinière de plusieurs associations qui prendront ensuite leur envol : basket, aïkido, judo, Gabiers de l’Odet, Chœur des vallées…
Côté jeunesse, la MPT accueille le mercredi une trentaine d’enfants de 3 à 12 ans[6], d’abord dans ses locaux, puis dans un préfabriqué en 1983. En 1987, avec le boom démographique, ce centre des loisirs double sa capacité d’accueil, puis quadruple en 1990 : une nouvelle baraque est installée. Enfin, à partir de 1994, la MPT reçoit les jeunes de 12-17 ans. Au cours des années 1990  est construit le bâtiment de l'ALSH (accueil de loisirs sans hébergement). En 2004, elle obtient l’agrément de la CAF en tant que centre social.
Malgré un fort développement (150 à 800 adhérents en 20 ans), la MPT est toujours abritée, à la fin des années 1990, dans des locaux provisoires. En 1997, pour accompagner ce développement et concrétiser leur partenariat, la Ville et la MPT signent une convention par laquelle la première confie à la seconde la gestion des services publics liés à la jeunesse et au socio-culturels. En 2002, la Ville construit donc un bâtiment (l’actuelle Athéna) pour héberger les activités de l’association. Les équipements et le personnel sont alors gérés par la MPT.

L’Athéna, un centre « en dur », et un complexe toujours en extension

En 2009, la convention de partenariat entre la Ville et la MPT n’est pas renouvelée. À partir de cette année-là, la gestion de l’Espace jeunes, le personnel, la location des salles et la programmation passent de la MPT à la Ville. Pour marquer ce transfert, la salle prend le nom de L’Athéna. Pendant la décennie 2010, la MPT délaissera donc ses activités financées, dont son projet social, qui refleurira sous la forme de Graines de familles. Elle conserve dans une petite salle le scrabble et l'informatique, animés par des bénévoles. En 2021, après 40 ans d’existence, elle est dissoute.
De 2009 à nos jours, la vie de L’Athéna a été marquée par différents temps forts : la Fête du jeu (depuis 2006), le feu d’artifice du 13 juillet (depuis 2013), le Tour des véhicules anciens (1600 personnes en 2013), les spectacles (Anne Roumanoff en 2016 : 1800 personnes), les grands matchs…Des terrains et des installations continuent de se construire chaque année : terrain synthétique, court de tennis, street workout, bike park, city stade... sont les derniers venus au cours des années 2010 et 2020.
Au quotidien, les expositions des locaux (peintres, photographes, associations) se succèdent dans le hall de l'Athéna. On y croise aussi les enfants du Centre des loisirs, les ados de l’Espace jeunes ; les associations fréquentant les salles du complexe ; le public... Au quotidien, les expositions des locaux se succèdent dans le hall. Au moins deux ou trois générations se sont succédées ici, au centre de la commune, pour vivre leurs loisirs ensemble.

Quelques dates

1921-1928 : les Paotred s’installent à L’Hôtel (gym et répétitions dans une baraque)
1948 : aménagement d’un terrain et d’un abri de l’USEG (ancien AEG)
1952 : 1re construction des vestiaires municipaux
1964 : 2e construction d’une tribune avec vestiaires et douches
1966 : aménagement du 2e terrain en herbe bordant le précédent
1967 : le Foyer des jeunes, construit sa baraque, actuellement salle Ti-Kreis. Leur activité semble avoir duré environ 5 ans.
1976 : 3e construction de tribunes et vestiaires pour l’AEG
1979 : construction du préfabriqué de la MPT, à la place de la baraque. Installation de la MPT dans ce bâtiment.
1982 : construction de la salle Paul-Émile Victor par P. Ruelland, rénovée en 1993 et en 2019
1983 : installation du préfabriqué du Centre des loisirs, à côté de la Maison pour tous
1989-1990 : construction d’une nouvelle baraque pour le centre des loisirs
+ déplacement et réfection du calvaire
1992 : inauguration du complexe sportif par Kofi Yamgnane : construction des salles Jacqueline-Auriol (polyvalente, avec tapis) et Éric-Tabarly (omnisports) par A. Malo et d’un terrain de foot
1994 : ouverture d’un Espace jeunes au sein de la MPT
1993 : construction du logement du gardien de Croas Spern
1996 : destruction de la maison des Le Meur
Vers 2000 : aménagement de l’entrée du complexe
2002 : construction du bâtiment MPT-centre social (actuelle Athéna)
2007 : construction de la salle Haroun-Tazieff (arts martiaux) par J.-P. Carrer
+ Les locaux de la MPT deviennent la salle Ti-Kreis
2008 : construction de la salle Suzanne-Lenglen (tennis) par H. Jacquelot et J.-P. Thomas
2009 : transfert de gestion des équipements de la MPT à la Ville : le bâtiment MPT-Centre social devient L’Athéna
2010 : construction de la piste cyclable
2012 : ouverture de la déchetterie de Quillihuec, en face
2013 : inauguration du boulodrome
2014 : création du site internet de l’Athéna
2016 : inauguration du street workout
2019 : inauguration du skate-park
2020 : lancement des animations estivales « La base de loisirs »
construction d’un terrain de foot synthétique
2022 : inauguration du bike-park et du city-stade

-> RDV le 18/10/2025 à Ti-Kreis : table ronde, expo et nouvelle publication sur les sports à Ergué-Gabéric.

Article rédigé par Marilyne Cotten. Texte synthétisé dans Au fil d'Ergué, octobre 2025.

Reconstitution cadastre 1834 pour Croas Spern

 

 

 

 

 

 

 

 


Cadastre de 1834 montrant l'ancien emplacement des voies dans les environs de Croas Spern.

 

Photo 1991 Reconstruction du calvaire de Croas Spern Raymond Lozach 1

 

 

 

 

 

 

 

 1991: Reconstruction du calvaire de Croas Spern, inauguration par le président d'Arkae, Raymond Lozach. Fonds Arkae, article de presse.

ferme Croas Spern années 1990 Don Jean Le Reste 26 03 02

 

 

 

 

 

 

Ferme de Croas-Spern dans les années 1990, avant sa destruction. Fonds Arkae, don Jean Le Reste 2002.

Laurent Le Meur et Marie Jeanne Cuzon à Croas Spern v 1930

 

 

 

 

 

 

Laurent Le Meur et Marie Jeanne Cuzon à Croas Spern vers 1930. Fonds Arkae, don René Huguen, 2012.

AEG En 1946 avant projet de terrain Web Don Patrick Poupon 2025

 

 

 

 

 

En 1946, avant-projet de terrain de l'USEG. Fonds Arkae, don Patrick Poupon, 2025.

AEG fin des années 1940 match des célibataires contre les mariés à Croas Spern fonds Jean Le Berre du bourg 2000

 

 

 

 

 

 

AEG, fin des années 1940, match des célibataires contre les mariés à Croas Spern. Fonds Arkae, don Jean Le Berre (bourg), 2000.

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Reconstruction de la baraque Foyer des jeunes d'Ergué-Gabéric à Croas Spern, en 1969. Photo presse. Fonds Arkae, don Danielle Riou, 2025.

Foyer des jeunes inauguration en 1967 Don Mme Ach 28 02 03 c

 

 

 

 

 

Inauguration du Foyer des jeunes en 1969. Fonds Arkae, don René Riou et Marie-Claire Ac'h, 2002.

La MPT années 1980

 

 

 

 

 Les préfabriqués de la MPT et du Centre des loisirs dans les années 1980. Fonds Arkae.

 

Activités de la MPT an 80 et 90 Web

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les 10 ans de la MPT (haut), l'activité couture (milieu), l'activité karaté. Entre 1980 et 1990. Fonds Arkae, don Jacqueline Le Fur, 2002.

 

Inauguration salles eric tabarly et jacqueline auriol par Kofi Yamgnane 1992

 

 

 

 

 L'inauguration des salles Tabarly et Auriol par Kofi Yamgnane en 1992. Fonds Arkae, don MPT.

 

Construction de lAthéna début années 2000

 

 

 

 

 

La construction du centre culturel à Croas Spern en 2002. Fonds Arkae.

 

Passage MPT Athéna 2009

Le transfert de gestion de la MPT à la municipalité en 2009. Bulletin municipal d'Ergué-Gabéric.

 

[1]René Huguen, « Croas Spern », Keleier n°19, Arkae, avril 2002.

[2] S’y joue un match mémorable les opposant à Bénodet, dont l’équipe était renforcée de réfugiés républicains espagnols, fabuleux joueurs dont se souviendra Jean Thomas. Voir Amicale Ergué-Gabéric, 1945-1995 (brochure) et Jean Thomas, Gosse de village, 2000 (mémoire).

[3] Entretien de Marilyne Cotten avec Marie-Claire Hostiou, épouse Ac’h, en 2023 ; avec Nicole, Patrick Poupon et Danielle Riou, en 2025 ; articles de presse, délibérations et bulletins municipaux conservés à Arkae.

[4] Sa dernière trace écrite est dans les délibérations du conseil municipal : une subvention attribuée en 1972.

[5] Entretien de Gaëlle Martin avec Jacqueline Le Fur le 30 août 2002.

[6] À la demande de la CAF, un centre aéré a été ouvert à l’école du Rouillen en 1978. Après l’ouverture de la MPT, il a été déplacé à Croas Spern. L’employée de la MPT, Marie-Christine Huet, partageait son travail entre la MPT et le centre aéré.

 

Remerciements

À Patrick Dalibot, qui a eu l'idée en 2022, de lancer des recherches sur ce thème. À lui encore, à Annie Le Rest et Marie-Thérèse Kerbourch, pour le tri et le dépouillement des bulletins municipaux sur ce sujet. À François Ac'h, qui a récolté des informations sur l'ancienne voie romaine et la route de Coray, mais n'a pu terminer ce projet. À son épouse, Marie-Claire Hostiou, pour les archives sur le Foyer des jeunes, ainsi qu'à Patrick Poupon (merci aussi pour l'AEG), sa soeur Nicole ; René et Danielle Riou. À Jacqueline Le Fur et Marie-Louise Rosmorduc, pour avoir répondu aux questions de Gaëlle Martin sur la MPT. À Laurie Sévère, pour l'accès aux délibérations du conseil municipal dans les années 1970. À Pierre Faucher, pour avoir défriché ce sujet. À Bernez Rouz pour les recherches complémentaires en presse ancienne.

 


Les lessiveuses d'autrefois

Avant nos machines à laver le linge modernes, avant toute mécanisation du lavage, il y avait un matériel particulier, correspondant à l’opération du lessivage, qui semble avoir longtemps servi, et dont il subsiste à Ergué-Gabéric quelques reliques souvent ignorées. Beaucoup d’entre nous connaissent la « lessiveuse », qui est un récipient en métal, de forme tronconique, avec un double-fond d’où monte à la verticale un tube. Cette cheminée centrale se termine par un champignon qui fait office d’arrosoir. La « lessiveuse » chargée de linge était installée au-dessus d’un foyer, posée sur un trépied. La vapeur obtenue par chauffage de l’eau au fond de la lessiveuse montait par la cheminée intérieure et diffusait la solution alcaline du produit justement appelé « lessive ». L’eau bouillante, eau de lessive, redescendait en traversant le linge et retombait au fond pour remonter à nouveau.

 

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↑ Trois modèles de socle en pierre (Dr Keravec).

 

Mais avant la « lessiveuse », qu’est-ce qu’il y avait ? Il y avait « ar bailh », du probable nom en breton d’une « lessiveuse » primitive, où l’arrosage du linge se faisait non pas automatiquement, par le mouvement ascensionnel et canalisé de la vapeur d’eau, mais manuellement. De ces installations primitives, il nous reste des vestiges, en particulier les quelques exemplaires de socle en pierre conservés ici ou là. En voici une description par le Dr Keravec, dans la revue Le Lien du Centre de généalogie du Finistère, année 1955 : « II s'agit d'une pierre en forme de disque de plus d'un mètre de diamètre, et épaisse de 20 à 30 centimètres. A une dizaine de centimètres de son bord externe court une cannelure ou rigole assez profonde ; d'autres rigoles peuvent rayonner, divisant la dalle en quatre secteurs ou plus. Tout ce réseau se termine par un bec d'évacuation plus ou moins travaillé. Parfois, toute la partie interne à la cannelure circulaire est légèrement creusée Cette dalle n'est en fait que la partie massive et non périssable de la "machine". Elle constitue le fond pour la récupération des eaux de lessivage. [...] Dans la gorge circulaire venait s'adapter une "baille à buée", tirée d'une barrique défoncée, dont seules subsistaient les douves et les cercles. Sur la dalle, la baille était bien en place. Dans le foyer voisin brûlait un bon feu, sur lequel on faisait chauffer de l'eau. Un "drap à lessiver" garnissait entièrement le baillot dans lequel on disposait en couches successives les différents éléments à laver. Après une première couche de linges, draps, chemises, etc. on saupoudrait de "ludu tan" (cendres de bois gorgée de potasse), que l'on arrosait d'eau chaude. Puis on disposait une autre couche de linges. Et ainsi de suite jusqu'à la limite permise par la baille. II restait à rabattre sur le tout les bords du "drap à lessiver", et à tasser au moyen d'une lourde pierre. [...] L'eau chaude versée sur le dessus était récupérée par le bec verseur de la dalle dans une auge ou un récipient, elle faisait plusieurs passages successifs dans le baillot. Peu à peu, l'eau et la cendre faisaient leur travail. L'eau sale était conservée : riche en potasse, elle constituait un engrais appelé "ar cloag", recherché des maraîchers. Après rinçage, on procédait au blanchiment des linges et draps, bien étalés au soleil sur l'herbe du placître ».

A Ergué-Gabéric, nous connaissons plusieurs socles de ce type d’installation pour lessives à la cendre. Ainsi, à Squividan, à Bohars, à Kergoant, on trouve ces dalles, mises au rebut, en dehors de la maison. Le vestige le plus significatif est sans doute celui de Pennarun : encore située dans une arrière-cuisine, près d’un foyer, la dalle est comme encastrée dans le mur, sous une fenêtre. Mais, curieusement, le bec de récupération des eaux verse à l’extérieur de la maison.

 

Socle de la baille à lessiver de Squividan

↑ Socle de la « baille à lessiver » de Squividan

Ar bailh lessiveuse de Bohars

↑ « Ar bailh » de Bohars. Pierre creusée qui supportait le fût. On distingue bien la cannelure où s’encastrait le fût, ainsi que le bec d’ évacuation.

Pierre à laver du manoir de Pennarun

↑ Pierre à laver de Pennarun, dessinée par Jean Istin en 2008

Henri CHAUVEUR et François AC’H


 


Gustave Guéguen : le recteur, son jardinier et les deux visiteurs

L’abbé Gustave Guéguen, qui fut recteur d’Ergué-Gabéric de 1941 à 1956, et que tout le monde désignait par son prénom « Gustave », était à la fois un homme populaire, et quelqu’un de très cultivé. Il avait de nombreuses relations, dont par exemple celle de Monsieur André François-Poncet. Celui-ci avait promis à « Gustave » de venir le saluer dans son presbytère breton dès qu’il en aurait le loisir. Tout intellectuel qu’il était, « Gustave » aimait beaucoup jardiner, et pour se mettre plus à l’aise dans ses travaux de jardinage, il portait un pantalon de marin, de couleur brique, ce qui fit que certains l’appelaient « person bragou ru » (le recteur au pantalon rouge). C’était peu après la guerre, en période de vacances. Le temps était beau, un temps à jardiner. Le soleil tapait dur. Coiffé d’un chapeau de paille, notre « Gustave » s’accorda une pause et s’assit sur un banc de pierre, qui se trouvait près du portail d’entrée et servait autrefois aux prêtres pour les aider à enfourcher leur cheval quand ils allaient rendre visite à leurs ouailles. Gustave était donc là, sur ce banc de pierre quand on frappa au portail. Et il se trouva face à deux messieurs, élégants et bien mis, qui se présentèrent comme étant deux neveux d’André François-Poncet venant saluer de sa part Monsieur le Recteur. André François-Poncet a été ambassadeur de France en Allemagne de 1931 à 1938, arrêté par la Gestapo, prisonnier en Allemagne pendant 3 ans, puis à nouveau ambassadeur à Bonn jusqu’en 1955, nommé membre de l’Académie française en 1952 (au fauteuil de Philippe Pétain), président de la Croix-Rouge française, puis de la Croix-Rouge internationale, etc. « Gustave », surpris, appela la « carabassen » pour les faire entrer au salon, et d’éclipsa rapidement. Très vite, il se changea, fit un brin de toilette et enfila sa soutane. Puis, rentrant dans le salon, il leur demanda le but de leur visite. Les deux neveux, surpris à leur tour, se regardèrent, et l’un d’eux se risqua : « Mais n’est-ce pas vous qui nous avez accueillis au portail tout à l’heure ? ». Et « Gustave » de répondre : « Non, non… c’est mon frère jumeau, que j’héberge, et qui entretient le presbytère ». « Gustave » était tout confus et vexé de s’être ainsi présenté en jardinier devant… les ambassadeurs de l’ambassadeur.

Texte eecueilli dans les années 1960 par Jean Guéguen auprès de l’Abbé Pennarun, qui succéda à « Gustave » comme recteur.


En hommage à Jean Le Corre

 

Jean Le Corre est né le 15 août 1920 à Ergué-Gabéric. Sa famille habite au Bourg, en face de ce qui est alors la mairie et l’École publique des filles (actuel Centre Déguignet) ; le père artisan-maçon et la mère dirigeant un atelier de confection d’habits bretons qui emploie plusieurs couturières. Il est l’aîné d’un frère, Pierre, et d’une sœur, Louise. En 1932, il est élève boursier à l’École primaire supérieure de Concarneau. Jean se fait rapidement connaître sur les terrains de football ; c’est un attaquant particulièrement doué. En 1937, il signe pour la première fois aux « Paotred Dispount » : dans sa saison, il marque 69 buts… et il est happé par le Stade quimpérois ; il y atteindra le plus haut niveau amateur national de l’époque. Il a terminé ses études en 1939 et vient d’avoir 19 ans quand il se fait embaucher, le 20 août 1939, à la Direction des services agricoles, rue de Douarnenez, à Quimper. Soit juste une dizaine de jours avant la déclaration de guerre entre la France et l’Allemagne.
 
Pendant l’Occupation, son administration s’est trouvée réorientée pour satisfaire au ravitaillement des troupes allemandes en organisant les réquisitions exigées. Mais Jean peut circuler dans le département. Sa position le met en état d’observer ce qui se passe. Au Bourg d’Ergué, il retrouve le groupe de copains animé par Fañch Balès, son voisin immédiat, jeune boulanger, qui est en liaison avec la Résistance en la personne de Madame Le Bail, de Plozévet… Ce qui aboutit, le 14 janvier 1944, à la participation de quatre d’entre eux au « Coup du STO » avec une autre équipe de Quimpérois. De là, la prison (quatre mois et demi  à Quimper, deux mois entre Rennes et Compiègne), puis le camp de Neuengamme et ses détachements en « kommandos », enfin celui de Buchenwald. Libération le 11 avril 1945 et arrivée en gare de Quimper le 12 mai suivant.
 
Pierre Tanguy, maire d’Ergué-Gabéric, recrute Jean Le Corre à compter du 1er juin 1945 pour seconder Louis Barré, qui se trouve seul au secrétariat de la mairie après la démission de François Lennon. Jean travaille selon un horaire aménagé ; il n’a que la route à traverser pour regagner son travail. Il y restera pendant quatre ans et demi, jusqu’au 28 février 1950. Entre-temps, il a épousé Georgette le 12 février 1947 ; ils auront trois enfants et habiteront à Quimper. Jean travaille alors comme représentant de commerce pour le bâtiment et l’équipement automobile. Georgette et lui se retireront à Saint-Évarzec en 2012.
 
Jean Le Corre a vécu un retour difficile dans le monde ordinaire : unique déporté de la commune, désemparé parmi les anciens prisonniers de guerre, qui avaient tous de quoi raconter, mais ne comprenaient pas ce que lui leur disait ; soupçonné d’en rajouter par ceux qui s’étonnaient de sa réussite au Stade quimpérois, où il avait retrouvé toute sa place ; poursuivi par l’idée que le groupe avait été trahi, victime d’une dénonciation restée anonyme ; desservi par le fait d’avoir été le premier arrêté après le coup du STO, dès le 17 janvier 1944. 
 
Jean Le Corre apportait le trouble dans ce monde qui ne voulait que savourer une tranquillité retrouvée. C’est l’histoire de beaucoup de déportés qui ont pu rentrer chez eux… « Ce n’est pas vrai, ce que tu racontes ». Jean Le Corre ne s’est jamais pris pour un héros. Selon lui, en 1944-45, les évènements s’enchaînaient. Il les a vécus jour par jour, heure par heure. Chaque jour, trouver de quoi manger, se ménager, durer. Il avait quelques atouts : avoir appris à manier la pelle et la pioche, sans se fatiguer inutilement, comme le lui avait montré son père avec qui il travaillait l’été sur les chantiers. Chaque jour oser, ruser : la vivacité et le sens de la feinte qu’il trouvait sur le terrain de foot, il lui fallait y recourir dans les situations inédites au camp ou en « kommando » ; il lui fallait faire appel à l’instinct de conservation, tel celui du gibier qu’il avait déjà observé à la chasse dans la campagne d’Ergué-Gabéric. D’après lui, c’était aussi simple que ça. Mais cela s’appelle la résistance. Ce fut la sienne de janvier 1944 à avril 1945. Et il trouvait complètement dérisoire la course aux décorations de certains. Pas de drapeaux autour de son cercueil. Ni même sa Légion d’honneur.
 
François Ac'h
 
 
Keleier Arkae n°93 - Mai 2016
Article reparu en 2026 dans Au fil d'Ergué n° 25 - Mars 2026