Les étapes militaires de Déguignet en France

Les différentes étapes des engagements militaires de Déguignet lui font traverser un grand nombre de villes et régions françaises. Pour une visualisation chronologique, on se reportera aux Cartes des campagnes militaires. Voici les régions et villes françaises mentionnées dans Histoire de ma vie, par ordre alphabétique :

  • Arcis-sur-Aube, le lieu d’origine de « la grande dame »
  • Aix-en Provence, le dépôt de son régiment au retour du Mexique
  • L'Auvergne
  • Avignon
  • Châlons, camp d’entraînement
  • Clermond-Ferrand
  • Dieppe
  • Eu
  • Le golfe du Lion
  • Le Limousin
  • Lyon : en particulier, le fort de Sainte-Foy et le camp d'entraînement de Sathonay
  • Marseille, port d’embarquement vers la Crimée et la Kabylie
  • Melun, où se trouve un camp militaire
  • Mourmelon, le camp où il achève son second engagement
  • Notre-Dame-de-la-Garde
  • Paris
  • La Provence
  • Reims
  • Toulon, port d’embarquement pour l’Italie et de débarquement au retour du Mexique
  • Tréport, caserne où il finit son premier engagement
  • Villefranche

Les cartes des campagnes militaires de Déguignet

Ces cartes sont tirées de l'édition intégrale des mémoires de Jean-Marie Déguignet, publiées en 2011 par An Here sous le titre Histoire de ma vie. Elles ont été conçues par Norbert Bernard. Après la disparition des éditions An Here, les droits de reproduction et diffusion de ces documents sont revenus à l'association Arkae.

 

1854-1855 · L'incorporation dans l'armée et les déplacements en France

Le 25 août 1854, Déguignet est incorporé au 37e de ligne à Lorient. Le 23 août1855, il embarque à Marseille pour la Crimée.

France déplacements militaires Déguignet

 

1855-1859 · Campagne de Crimée

Le 8 septembre 1855, Déguignet est incorporé dans le 26e de ligne à Sébastopol. En avril 1856, il voyage en Palestine, puis le 15 juin 1856, il revient de Crimée à Marseille. Son casernement est au Fort Saint-Jean. En 1859, il est à Paris en garnison à Popincourt, Charenton, Ivry et Bicêtre, jusqu'à ce qu'il embarque, à Toulon, pour l'Italie, le 23 mai 1859.

Crimée déplacements militaires Déguignet

 

1859-1860 · Campagne d'Italie

Déguignet reste en Italie jusqu'au 15 juin 1860, date de son retour au Mont Cenis.

Italie déplacements militaires Déguignet

En 1861, le 23 août, Déguignet revient à Ergué-Gabéric. Il est libéré, mais il se réincorpore à Poitiers le 11 septembre 1861 au 63e de ligne. Puis, le 21 septembre 1862, il embarque pour l'Algérie à Marseille.

 

 

1862-1865 · Campagne de Kabylie

Cette campagne de Déguignet dure jusqu'au 11 août 1865, date de son embarquement pour le Mexique à Alger.

Kabylie déplacements militaires Déguignet

 

1865-1867 · Campagne du Mexique

Déguignet reste au Mexique jusqu'au 3 mai 1867, date de son embarquement pour la France à Vera Cruz.

Mexique déplacements militaires Déguignet
 Après son retour en France, Déguignet devient sergent à Aix, le 1er janvier 1868. Le 11 septembre de la même année, il est libéré et revient au pays, à Ergué-Gabéric.

 


Jean-Marie Déguignet : inventaire des textes

Cahiers premiere edition
A. Publications

1. Mémoires d’un paysan bas-breton
La Revue de Paris : n°34 - 15/12/1904, pages 826-860.
N°35 - 01/01/1905, pages 153-184.
N°36 - 15/01/1905, pages 381-404.
N°37 - 01/02/1905, pages 605-651.
(Préface d’Anatole Le Braz)

2. Contes et légendes populaires de la Cornouaille bretonne
Bulletin de la Société archéologique du Finistère.Tome LXXXIX. 1963. Pages 83-103.
(Préface de Louis Ogès)

3. Contes et légendes du Grand Ergué
Commission extra-municipale de recherches historiques. Octobre 1984. 32 pages. Illustrations de Laurent Quévilly.

4. Mémoires d’un paysan bas-breton
Première édition, An Here. 1998. 464 pages.
(Edition établie par Bernez Rouz).
23 ème édition, Arkae, 2022.

5. Contes et légendes de Basse-Cornouaille
Editions An Here. 1998. 168 pages. Illustrations de Laurent Quevilly.

6. Rimes et révoltes
Editions Blanc silex. 1999. 96 pages.

B. Description des manuscrits

1. Vie courte
4 cahiers d’écoliers de 50 pages, au format 17,2 cm x 22,5 cm. Le cahier n°1 est perdu.
- Cahier n°2 : paginé de 1 à 44. Les 25 premières pages ne se trouvent pas dans l’Histoire de ma vie. Par contre, les suivantes correspondent mot pour mot au texte qui fait l’objet de la présente édition (Mss pages 274-299). Le texte réécrit n’est pas de la main de Jean-Marie Déguignet. Ce travail fidèle de transcription nous a convaincu que ces 25 pages sont la transcription d’une partie du premier cahier disparu.
- Cahier n°3 : paginé de 1 à 44. Les pages 1-41 sont une retranscription du manuscrit p.p. 299-354. Les pages 42-44 correspondent au manuscrit pages 366-372.
- Cahier n° 4 : paginé de 1 à 44.
Pages 1-17. correspondent au manuscrit p 3.72-3.93.
Pages 17-35 correspondent au manuscrit 4.29-4.56.
Pages 35-43 correspondent au manuscrit 4.71-4.83.
Pages 43- 44 correspondent aux pages 4.85-4.86.
- Cahier N° 5 : paginé de 1 à 24.
Pages 1-24. correspondent au manuscrit p 4.86-4.96 ; 5.01-5.26.
La couverture porte une signature : Deguignet. Peut être s’agit il de son fils aîné ?

2. Explication des mythes
Cahier n° 26 : il porte les inscriptions suivantes : « 26e cahier. Explication des mythes ». Paginé de 26.01 à 26.47.
Cahier n° 27 : il porte les inscriptions suivantes : « Deguignet. 27e cahier. Explication des mythes ». Paginé 27.01 à 27.106.
Cahier n° 28 : il porte les inscriptions suivantes : « Deguignet, 28eme cahier. Explication des mythes ».Paginé 28.01 à 29.20.

3. Jésus, fils ainé de Marie Joachim, dernier roi des Juifs, sa vie, ses aventures et sa mort, par Déguignet J.M.
Cahier n° 1 : 48 pages.
Cahier n° 2 : 48 pages.
Cahier n° 3 : 100 pages.
Cahier n° 4 : 48 pages.
Cahier n° 5 : 49 pages.
Cahier n° 6 : 49 pages.
Cahier n° 7 : 48 pages.
Cahier n° 8 : 49 pages.
Cahier n° 9 : 43 pages dont deux blanches : il est signé au bas de la page 39 « Duguines-Deguignette, ex-mendiant, ex-vacher, ex-valet de ferme, ex-militaire et ex-cultivateur ». Il est suivi de quatre pages en forme de post scriptum.

4. Mon testament
Ce cahier de 57 pages, contient diverses pièces poèmes ou lettres.
-« Vers adressé à Le Braz Anatole qui m’a volé, le 1er janvier 1898, 24 manuscrits de mes mémoires ». 5 pages.
- « Terre d’Armor ». Poème 3 pages..
- « Le Guyader, dit Paban, est poète accompli … ». Poème 3 pages.
- « À Legal, curé d’Ergué-Armel … ». Poème 4 pages.
- « En réponse aux vers du poète Le Braz sur la ville de Quimper, lors de la cavalcade du 9 avril 1899, lu dans Le Finistère aujourd’hui 10 avril ». Poème 2 pages.
- « Lettre adressée à Calvez Christophe, le 18 avril, pour répondre aux terribles questions implicitement exposées entre trois paysans bretons le 14 avril, au Café de la marine à Quimper ». 6 pages.
- « Terre d’Armor (Lettre envoyée au président de l’exposition bretonne à Paris le 12 avril 1900) ». Cette lettre contient le poème « Terre d’Armor » suivit d’un courrier de quatre pages.

5. Testament moral du sieur Déguignet J.-M., paysan bas-breton de 3e classe.
Cahier de 26 pages.

6. Copie de lettres.
Cahier incomplet, paginé de 9 à 36. Il contient diverses correspondances.
- « Lettre adressée à l’inspecteur d’académie, au sujet de Le Braz, professeur au lycée de Quimper, le 5 octobre 1898 ». 4 pages.
- « Poème adressé au triste sire Le Braz Anatole, le premier janvier 1899 ». 5 pages.
- « (Au bord de la mer). A Paban, poète, rédacteur du Finistère ». 8 pages. Lettre datée de Quimper le 13 janvier 1899.
- « A Monsieur Malherbe de la Boixière ». Poème. 2 pages.
- « Pour la canaille Malherbe de la Boëxière ». Poème de 32 vers, suivis de huit pages en prose, datées du 19 janvier 1899.

7. Notes
Cahier de 50 pages, contenant diverses considérations sur les Évangiles.

C. Manuscrits non retrouvés

1 . Première version des Mémoires d’un paysan bas-breton. 24 cahiers de 40 pages, remis à Anatole Le Braz et partiellement publiés dans La Revue de Paris. Cf. Mss p. 2581.
2. Traité pour élever les abeilles. Ouvrage en breton en réponse au concours de la revue hebdomadaire Kroaz ar Vretoned. Cf. Kroaz ar Vretoned n°281, 4 octobre 1904.


Jean-Marie Déguignet : enfance

De sa naissance en 1834 à son départ pour l'armée vers 1855, Jean-Marie Déguignet a "fait du chemin". En une vingtaine d'années, il a vécu dans cinq ou six lieux différents. Enfant, il a suivi ses parents dans leur effort pour survivre, déménageant là où l'on voudrait bien les employer. Son temps libre est occupé à mendier. Il est marqué par divers accidents physiques. Très tôt, il se fait employer comme vacher, commis, domestique... Norbert Bernard, qui a travaillé à l'édition complète d'Histoire de ma vie de Déguignet, retrace ce chemin chaotique, reliant archives (cadastre, actes notariés, archives personnelles...), texte publié (Mémoires d'un paysan bas-breton) et manuscrits.

 

La naissance à Killihouarn en Guengat

Jean-Marie Déguignet est né 19 juillet 1834, à Kilihouarn-Guengat, d'un père fermier (RdP, p. 830). En septembre 1834, la famille déménage rue Vily [=rue de la Providence aujourd’hui], à Quimper. Puis dans un penn-ty au Guélenec, à Ergué-Gabéric (RdP, p. 830) [Ils arrivent au Quellennec entre les recensements de 1836 et de 1841] 

Dans le voisinage, au Guélennec, habitent :
• N., tisserand (« Vie Courte », p. 2). Il s'agit d'Hervé Barré, époux de Mauricette Bléogat. Il est encore vivant lors du 5e accident « mortel » de Déguignet (manuscrits, p. 443).
• N., tailleuse, qui apprend à lire et écrire (« Vie Courte », p. 7).
• N., idiot, fils du vieux Poher (« Vie Courte », p. 8 et 11). Il s'agit de N. Poher.
• Le vieux Poher : précédemment fermier à Keruel. Ayant été foudroyé, il ne peut plus travailler et déménage dans la ferme de Ty-Glas au Guélennec, qui est « la dernière ferme », donc l’une des extrémités du hameau (« Vie Courte », p. 11). Il s'agit de Michel Poher, dit Pach kozh, 69 ans en 1846, veuf d’Anne Le Littré, qui vit alors chez son fils Yves.
• N., frère aîné de l’idiot (« Vie Courte », p. 10). Il s'agit d'Yves, cultivateur en 1846.
• Le maire d’Ergué-Gabéric d’alors, qui habitait au Guélennec (Mémoires…, p. 62). Il s'agit de Pierre Nédellec (Mémoires…, p. 62, note 40).
• Téo Phillipe, le gros Philippe (Mémoires…, p. 63). On trouve dans l’ancien cadastre d'Ergué-Gabéric Jean et Hervé Philippe, au Quéllennec.
• Un nommé Péron, riche propriétaire (manuscrits, p. 395-396).
+ Pach Coz, Vieux Pache : bien avant Déguignet, à Mez anaonic, sur route Quimper-Coray, il était détrousseur de voyageurs (cf. Histoire de Langolen).
• Propriétaire Griffones (Mémoires…, p. 38).
• À Kernoas : Ropart (manuscrits, p. 412).

 

Le début de la mendicité

Fin 1843 survient le 3e accident de Déguignet (Mémoires…, p. 43). Au printemps 1844, il devient mendiant. (Mémoires…, p. 44). Après 6 semaines, il abandonne son « professeur » en mendicité (Mémoires…, p. 45). Il mentionne deux fripouilles. Il trouve un compagnon de mendicité à peu près de son âge (Mémoires…, p. 47). En juillet 1845 a lieu la maladie des pommes de terre (Mémoires…, p. 48).

 

Le déménagement à Ty Forn, en Ergué-Gabéric

1845, « à la saint Michel suivante », la famille déménage de du Ty Forn, pour une autre maison, près de celle de l’homme au chat noir (Mémoires…, p. 56). Il s'agit probablement de la maison cotée A 139 dans l’ancien cadastre (1836, Ergué-Gabéric), localisée entre les parcelles A 138 [Liors Forn] et A 140 [Liors ar Forn]. Sur l’ancien cadastre, on reconnaît la forme d’un four au bout du bâtiment.La même année, on célèbre sa 1ere communion (Mémoires…, p. 56). Dès lors, il ne va plus mendier, mais aide son père (RdP, 15 décembre 1904, p 833). Même année encore, il subit un 4e accident « mortel » (Mémoires…, p. 59) au Stang Viannic : l’ancien cadastre donne les parcelles Stan-c/-g Vian(n)ic en : B 339, B 0341, B 0342, B 0343, B 0351 ; et Liors Stanc Vianic en B 0348.

 

Un grave accident

En 1847,  à 13 ans, Déguignet trouve à se « placer comme troisième domestique dans une ferme » (RdP, 15 décembre 1904, p. 833), mais dans quelle ferme ?). Il tombe malade, retourne chez lui et parvient à l’article de la mort (RdP, 15 décembre 1904, p 833). L'année suivante (Mémoires…, p. 61), c'est la révolution de 1848 (Mémoires…, p. 61). Louis-Philippe est renversé, provoquant l'avènement de la 2e République et l'arrivée de Napoléon III à la présidence. Le maire d’Ergué-Gabéric d’alors, qui habitait au Guélennec, est Pierre Nédellec (Mémoires…, p. 62, note 40). En 1848, le maire fait envoyer Déguignet à l’hospice de Quimper pour soigner sa blessure. (Mémoires…, p. 63-64). Guéri, Jean-Marie retourne mendier (Mémoires…, p. 68).

 

Un nouveau déménagement à Lézergué, en Ergué-Gabéric

Puis, à une année non mentionnée (« en ce temps là »), il déménage près de Lezergué, dans un des trois penn-ty qui s’y trouvent alors. Le propriétaire est Christoc'h Du (manuscrits, p. 346), soit Christophe Crédou. Son père y travaille, ainsi que dans une ferme voisine (manuscrits, p. 348-349). Aapparemment, ce serait à « Kervelen ». Depuis au moins 1846, les parents et enfants Déguignet demeurent à Lezergué, et cette année-là, ils sont qualifiés de mendiants, le père étant tout de même qualifié de journalier.

• Christophe Crédou :
 Il a 5 enfants : 4 filles et 1 garçon (manuscrits, p. 347).
 Il a acquis le château et la métairie de Lezergué, ainsi que leurs dépendances, le 26 septembre 1838, pour 5.400 fr. de M. Jean Etienne Gautier et André Prosper du Bois, tous deux négociants et demeurant à Brest. Lui-même et sa femme, Barbe Leroux, habitent alors au bourg (cf. archives Lezergué).
 Il devait avoir des moyens financiers importants : en 1835 (ancien cadastre), il possédait lui-même cinq parcelles au bourg et avec ses frères, ce sont 42 parcelles au bourg et 25 à Kergaradec qui leur appartiennent. On trouve alors déjà un Crédou à Lezergué : Jérôme Crédou.
 Son gendre fut trésorier de la fabrique de Kerdévot (Mémoires…, p. 73).

 

Vacher à "Kerleven"/Kervreyen, en Ergué-Gabéric

Déguignet devient vacher (manuscrits, p. 349 et suiv.) à Kervelen (manuscrits, p. 437). S'agit-il de Kervreyen ? Perd-il son emploi du fait de son 5e accident « mortel » ? Suite à celui-ci, il retourne aider son père (manuscrits, p. 444 : « Lorsque je fus à peu près rétabli, j'allais en journée avec mon père ou à l'aider dans ses marchés quand il en trouvait »). La ferme de « Kervelen » est tenue par un prénommé Jean (manuscrits, p. 350) : « Eru yan dar gherr (…) Voilà Jean qui arrive » (manuscrits, p. 350), lequel meurt à cette époque (manuscrits, p. 352). Cette ferme est proche de Plas an dañs (manuscrits, p. 408). Il y a au bas de celle-ci un courtil avec une source (manuscrits, p. 437-438). Il semble que les Déguignet habitent alors à Kervelen, les hommes dans le « ty diavez » (manuscrits, p. 366). Son père a quitté Lezergué pour retourner vivre au Quélennec, « dans la même maison que nous avions quittée pour aller là-bas », lorsque le fils a son 5e accident « mortel » à Kervelen (manuscrits, p. 438).

 

Domestique à Griffonès, en Ergué-Gabéric

En 1851, Déguignet a 17 ans. Il est employé comme « domestique en segond » à Griffonnes (manuscrits, p. 444). Et c’est se rendant de là à la messe du dimanche à Quimper, qu’il trouve à se faire employer à Kermahonec (manuscrits, p. 446 et suiv.).

 

Commis de ferme et employé de la ferme-école de Kermahonec, en Kerfeunteun

Entre 1849 et 1853 il travaille dans « trois ou quatre fermes » (RdP, 15 décembre 1904, p. 835-836). Puis en 1854, il va travailler à Kermahonec, chez M. Olive. Kermahoenec est alors une ferme-école du Likès où monsieur Olive est professeur (consulter ADF, 7 M 203). Ce dernier ne parle pas breton, mais sa femme qui le parle sert d’interprète (Mémoires…, p. 86 et 101). La mère de Madame Olive y vit aussi (Mémoires…, p. 99). Et on trouve parmi les vieux journaliers de la ferme un ancien soldat de Louis-Philippe, originaire de Briec.

 

Domestique à Kerloch, en Kerfeunteun

Année 1854, Jean-Marie part travailler à Kerloch (RdP, 15 décembre 1904, p. 847), chez M. Danion, maire de Kerfeunteun (Mémoires…, p. 9, note 82). Pour l’année, il dit d’une part : « A la fin de l’année, ayant 19 ans passés… » (RdP, 15 décembre 1904, p. 847) et d’autre part « le premier janvier 1854, j’allais comme domestique chez le maire de Kerfeunteun » (Mémoires…, p.104-105).

 

Le départ pour l'armée

Il part enfin s’engager dans l’armée.

 

Notes de Norbert Bernard


Jean-Marie Déguignet : L'aventure des manuscrits perdus

Cahiers manuscrits de Déguignet

Histoire d'un succès

Lancé discrètement lors du festival Étonnants voyageurs à Saint-Malo, en mai 1998, les Mémoires d'un Paysan Bas-Breton, retrouvés dans un HLM quimpérois, se retrouve 14 éditions plus tard parmi les meilleures ventes françaises. L'engouement des Bretons pour ce témoignage particulièrement sévère sur leur mœurs du siècle dernier n'était pourtant pas évident. Mais Déguignet est un pauvre parmi les pauvres, et sans doute un des seuls à témoigner de sa condition, dans un siècle ou l'écriture était réservé aux nantis. Les traditions familiales vibrent encore des dures réalités de la vie, il y a tout juste cinquante ans. Déguignet est la voix des sans-voix, c'est pour cela qu'il séduit.


La redécouverte des manuscrits

Tout a commencé en 1979 : une poignée de passionnés d'histoire locale réunis dans l'association Arkae, s'est attelée à créer un fond d'archives de la commune d'Ergué-Gabéric, aux portes de Quimper. De 2500 habitants en 1962, cette commune dépasse les 7000 en cette fin de siècle. Il y avait urgence à collecter la mémoire d'une communauté où l'autochtone était devenu minorité.

C'est dans La Fin des terroirs, la brillante synthèse de l'américain Eugen Weber sur la modernisation de la France rurale (1870-1914), que le hasard nous fait découvrir une citation de Jean-Marie Déguignet, tirée des Contes et légendes de Basse-Cornouaille, publiés par Louis Ogès dans le Bulletin de la Société archéologique du Finistère. Et c'est là, à la page 83 d'un tome grisâtre et peu engageant, portant le millésime 1963, que Louis Ogès nous fait découvrir un "humble bouquet de fleurs ancestrales, nées de l'âme populaire bretonne" : cinquante pages de contes et légendes. Rien de plus banal, me direz-vous, dans notre Bretagne bretonnante, mais d'entrée, notre Déguignet détonne : "Les conteurs se sont moqué des savants... pour un verre d'eau-de-vie, conteurs et conteuses inventaient des légendes issues de leur seule imagination". Le ton est donné : Louis Ogès nous apprend que ce personnage aux opinions aussi tranchées a écrit le récit de sa vie avec cette même verve caustique, et ceci en 26 cahiers de 100 pages. C'en est trop ! Après la délectation de la découverte venait le temps des nuits blanches : où étaient donc passés ces manuscrits sulfureux ?

Cet échantillon, l'association Arkae décide de le faire connaitre des gabéricois, le mêlant aux légendes sur la commune rapportées par Louis Le Guennec, et publie les Contes et légendes du Grand Ergué. Cette publication tombe entre les mains d'une petite-fille de Jean-Marie Déguignet, qui se rappelle qu'une cousine avait remis quelques cahiers à Louis Ogès, mais aussi que sa mère, habitant Paris, avait contacté Anatole Le Bras au sujet des écrits de Jean-Marie publiés dans une revue parisienne. Renseignement pris, il s'agit de la Revue de Paris et l'article s'intitule Mémoires d'un paysan bas-breton. Anatole Le Braz, alors au faîte de sa gloire, y présente l'auteur en termes dithyrambiques : "C'était en 1897, un soir de juin..."

Et on découvre que notre Deguignet, tour à tour, mendiant, vacher, domestique, apprend le français par lui même. Soldat, il fait la campagne de Crimée ; lors d'une permission à Jérusalem, il perd la foi, révolté par les pratiques marchandes du pèlerinage. Devenu caporal, il participe à la guerre d'Italie. Puis plus rien, la Revue de Paris interrompt l'édition des Mémoires. Les cent trente pages de la Revue de Paris, essentiellement consacrées à ses campagnes militaires, nous avaient fait savourer un hydromel au goût sauvage ; nous avions collecté les premiers indices, restait à trouver le Graal.

Quelques sondages dans le puzzle familial nous laissaient sceptiques sur l'existence de ces cahiers, dont personne n'avait entendu parler. Il a fallu le coup de pouce d'un journaliste d'Ouest-France, Laurent Quevilly - qu'il soit ici remercié - pour qu'un appel à retrouver le manuscrit porte ses fruits : C'est dans un immeuble HLM de Kermoysan à Quimper que dormaient les précieux écrits. Grâce à l'amabilité des descendants de Jean-Marie Déguignet, grâce à la diligence de la municipalité d'Ergué-Gabéric, ce sont 41 cahiers de 100 pages qui ont pu être photocopiés.

La saga de Jean-Marie Déguignet pouvait donc être complétée. A son retour de la guerre d'Italie, il cherche vainement du travail en Bretagne et signe alors un nouvel engagement. Cette fois-ci sa nouvelle carrière militaire le conduit en Algérie, puis au Mexique. Démobilisé en 1868, il revient au pays comme paysan, assureur, débitant de tabac ; ses opinions républicaines et laïques le font traquer par les cléricaux. Il termine sa vie dans la misère, dans des taudis quimpérois. C'est là, dans les années 1890, qu'il écrit son histoire, son existence de "paysan de neuvième classe".

Seulement, problème, le Récit de ma vie, qui est entre nos mains, n'est pas le même que le texte de la Revue de Paris. A la page 1467 du manuscrit, Jean-Marie Déguignet explique qu'Anatole Le Braz lui a offert 100 francs pour éditer ses Mémoires. Plusieurs années plus tard, ne voyant toujours rien venir, il crie au vol, pense à un complot des "monarchisto-nationalisto-cléricafards bretons", et réécrit le récit de sa vie. C'est cette nouvelle version que nous possédons. Nous continuons à enquêter sur le devenir des manuscrits de la première version.

 

    Restait à les mettre à la disposition du public

Comme à Anatole Le Braz, comme à Louis Ogès, comme aux responsables de la Revue de Paris, la tâche nous est apparue particulièrement ardue. Le français de l'autodidacte Déguignet est surprenant, cousu de bretonismes, émaillé de citations en latin, en italien, en espagnol, truffé de digressions, mais riche de quantité d’expressions populaires dans son savoureux parler de Cornouaille. Il aurait fallu réécrire complètement ces Mémoires, 2 600 pages de cahiers d'écoliers ! Déjà la Revue de Paris avait renoncé, seules cent trente pages revues et corrigées, vraisemblablement par Anatole Le Braz, avaient été éditées. Mais cette version remaniée, susceptible de recueillir les faveurs des amateurs de romans-feuilletons, ne peut en aucun cas servir de référence à des lecteurs exigeants, formés aux écoles des sciences humaines.

L'option retenue fut de taper le texte petit à petit. Grâce à une chaîne de bénévoles, la bibliothèque municipale d'Ergué-Gabéric héritait d'une version accessible des 26 cahiers existants qui constituent les Mémoires de Déguignet. D'autres cahiers de moindre intérêt "traitant de philosophie, de politique, de sociologie et même de mythologie" restent encore à l'état de manuscrits.

Rapidement toutefois, on s'aperçut que les lecteurs privilégiés renonçaient à lire cette intégrale. L'auteur, qui écrivait dans des conditions particulièrement pénibles au tournant du siècle — il vivait dans un taudis, sur un matelas de fougères — avait l'esprit obscurci par le délire de persécution : il en voulait aux nobles, aux curés, aux politiciens, causes de tous ses malheurs. Il en voulait surtout à Anatole Le Braz, "voleur" de ses manuscrits. Ses écrits sont alourdis par des considérations anticléricales, par des digressions sur la vie politique locale ou nationale, par des anathèmes contre ses ennemis, le tout au fil de la plume dans un désordre indescriptible. Ces circonvolutions permanentes à partir du neuvième cahier rendent le récit tortueux. C'est pourquoi nous avons décidé de proposer aux éditions An Here une continuité d'extraits des aventures du citoyen Déguignet, de façon à rendre le récit cohérent et facilement accessible, sans trahir l'esprit ni la lettre de l'auteur.

Car le témoignage reste d'une force inégalée. C'est un document unique sur la société rurale bretonne du dix-neuvième siècle. Déguignet ne s'inscrit pas dans la tradition des prêtres, des nobles et des intellectuels qui ont magnifié la tradition populaire. De La Villemarqué, Souvestre, Luzel, Le Braz et bien d'autres, sont à mille lieues des préoccupations de notre autodidacte. Il s'agit, pour la première fois, du témoignage direct d'un pauvre parmi les pauvres : mendiant, vacher, soldat, sergent, cultivateur, commerçant, miséreux, aliéné une destinée féroce, dans laquelle les plaisirs de la vie occupent peu de place. Ces mémoires d'un écorché vif remettent en cause nombre d'idées reçues sur l'âge d'or de la civilisation rurale de Basse-Bretagne.

Le soldat Déguignet est aussi particulièrement incisif sur la vie militaire. Guerre de Crimée, guerre d'Italie, guerre d'Algérie, guerre du Mexique, il aura vécu en quatorze ans toutes les expéditions du Second Empire. Il nous livre à travers son expérience de caporal et de sergent, une plongée décapante à l'intérieur de l'armée française, un contrepoint salutaire aux comptes-rendus lénifiants écrits par les généraux et les historiens officiels.

Le plus dérangeant chez Déguignet est sans doute son parti pris anticlérical. C'est un voyage à Jérusalem qui a détourné définitivement de la religion l'élève modèle du catéchisme. "Bouffeur" de curé, ses arguments et ses anathèmes prêtent à sourire aujourd'hui, mais à l'époque où il écrivait le récit de sa vie, le Finistère était quasiment en guerre de religion. De 1902 à 1905, la politique laïque et anticléricale du gouvernement Combes était vivement contestée en Bretagne. Les manifestations contre l'expulsion des congrégations, les protestations contre l'interdiction de l'usage du breton dans la prédication, rendaient le climat particulièrement tendu. Déguignet, le républicain athée, ne pouvait guère rester l'arme au pied dans un tel débat. Il inondera les personnalités et les journaux locaux de lettres d'injures, lettres reproduites intégralement dans le texte et de peu d'intérêt. Mais ses démêlés avec le clergé local sont vifs, et une fois grattées les imprécations, le texte évoque d'une façon particulièrement savoureuse la difficulté d'être libre penseur dans une société entièrement régie et contrôlée par la toute puissance de l'Eglise.

Reste enfin cette polémique avec Anatole Le Braz. Le célèbre écrivain rencontre notre paysan à Quimper en 1897. A la lecture du texte, c'est le choc : "J'ouvris incontinent le premier cahier. Ce me fut une révélation. Je ne m'arrachai plus au charme puissant et fruste de ces confidences d'un Breton du peuple qu'après les avoir épuisées ". Il offre 100 francs à Déguignet et promet d'éditer son manuscrit. Pour des raisons qu'on ignore, ce n'est qu'en Décembre 1904, sept ans plus tard !, que La Revue de Paris commence à publier les premières pages signées Déguignet. Pendant sept ans, aucune nouvelle ; par contre Le Braz publie des livres à succès comme Les Légendes de la mort. Déguignet est persuadé que l'écrivain a détruit son travail à cause de ses idées anticonformistes, ou pire encore, il aurait pillé son manuscrit pour produire sa propre littérature, d'où sa vindicte. La publication des premières pages de ses Mémoires quelques semaines avant sa mort sera un véritable baume à ses souffrances morales.

D'aucuns s'étonneront de la violence des propos de Déguignet envers ses propres compatriotes bretons. Peu trouvent grâce à ses yeux. Pourfendeur du conservatisme, de la routine, sensible aux thèses anarchistes et révolutionnaires, il s'est retrouvé en porte-à-faux par rapport à la société de son temps. Ce journal d'un écorché vif (Déguignet signifie "l'écorché" !), fait penser parfois aux confessions de Jean-Jacques Rousseau. Même si Déguignet irrite, son récit est vif, rebondit en permanence et se lit comme un véritable roman d'aventures. Sa grande qualité est certainement la sincérité, et par là il séduit. Nulle bibliothèque éprise de vérité ne pourra faire l'impasse sur Déguignet, témoin exceptionnel, critique de "la fin des terroirs" et du début de déstructuration de la société traditionnelle bretonne. 

 

Bref historique de la redécouverte des manuscrits
- Juin 1897 : Déguignet remet à Anatole Le Braz la première version manuscrite de ses Mémoires.
- Décembre 1904 à février 1905 : publication de 130 pages, principalement sur les campagnes militaires, dans La Revue de Paris par Anatole Le Braz. Déguignet meurt quelques semaines plus tard.
- 1961 : Mme Stéphan, apparentée à Déguignet, livre 29 cahiers (240 pages des Mémoires + 13 cahiers philo-politico-socio-mythologiques) à Louis Ogès, alors président de la Société archéologique du Finistère (SAF).
- 1963 : publication d’extraits dans le bulletin de la SAF.
- 1979 : création de la commission extramunicipale de recherches historiques avec, notamment, Bernez Rouz, Pierre Faucher, Jean Guéguen et Jean Cognard. Elle travaille à la valorisation du patrimoine gabéricois et, à ce titre, recherche les manuscrits de Déguignet.
- 1980 : Paulette Appert, petite-fille de Déguignet, livre 150 pages à la commission.
- Début octobre 1984 : grâce à un article de Laurent Quévilly dans Ouest-France, fin septembre, l’arrière-petit-fils de Déguignet, René Raphalen (25 juin 1931/12 octobre 2000), habitant à Kermoysan, remet l’ensemble des manuscrits à Arkae (41 cahiers de 100 pages, manque seulement le premier des cahiers). Il faut les photocopier, les assembler, les taper, les relire...
- Mai 98 : après 14 ans de travail, Arkae présente à la presse les Mémoires de Déguignet, condensées en 464 pages et éditées par An Here. De 1990 à 1992, Jean et Annick Thomas ont tapé l’intégrale des manuscrits, soit 907 heures de travail. Puis Bernez Rouz a relu, sélectionné et annoté les extraits pour cette première édition.
- Décembre 98 : Michel Polac chronique le livre dans Charlie-Hebdo et sur France Inter. Les ventes décollent.
- 2001 : publication de l’intégrale, mise au point, notamment, par Norbert Bernard, Gaëlle Martin, Bernez Rouz et Laurent Quévilly.